mercredi 25 janvier 2017

Le café littéraire d'hier... dimanche 15 janvier 2017


Anton, quel âge avais-tu ce dimanche 15 janvier 2017 ? Six, huit ans peut-être… C’est tellement loin… L’âge auquel on apprenait encore à lire dans les écoles. Tu revenais de la bibliothèque avec un album jeunesse serré dans les bras comme un trésor précieux à protéger. Il dessinait au fusain un grand sourire aquarelle sur ton visage. Tu étais le petit parisien de Willy Ronis, un livre à la main.

Anton… Je t’écris du futur, armé de l’un des rares crayons que j’ai pu conserver. Ma maison est grande et confortable, tu aimerais les écrans-aquarium où nagent des poissons multicolores plus vrais que nature. Quand la nuit de janvier tombe sur les épaules des arbres nus, une douce lumière électrique irradie les murs des logements. Il ne faudrait pas laisser l’hiver entamer nos défenses psychologiques. Chacun de nous doit être en pleine capacité de ses moyens pour assurer sa longue journée de travail du lendemain. A raison de dix heures par jour et de soixante heures par semaine, rien dans mon monde n’est abandonné au hasard. Le dimanche, nous nous oublions dans les magasins ou les entertainment-center. Mais les livres, Anton, ne sont plus ici. Certes, on peut les admirer à l’abri de rares musées, abrités derrière de lisses parois vitrées. Cependant, on ne croise presque plus de lecteurs dans les trains, nous n’avons plus de bibliothèques dans nos quartiers et les librairies ont toutes fermé peu à peu. Mortes d’épuisement du désir. Les nanotechnologies couplées à l’industrie culturelle du divertissement ont eu raison de leur glorieuse résistance. Incroyable ce que de petits implants dans le cerveau peuvent produire comme stimulations neurosensorielles.

J’ai eu 70 ans hier. Nous avons fait un repas tout simple avec quelques amis, bu un très bon vin offert pour l’occasion et avons partagé nos souvenirs d’enfance. Antoine se rappelait très bien la petite bibliothèque de sa chambre et surtout les bandes dessinées qu’il commandait pour chacun de ses anniversaires. Avec sa manière bien à lui de tout exagérer, Jules nous a évoqué de quelle façon il redescendait tard le soir dans le bureau de son père pour lui piquer ses romans de science-fiction. Puis les lire sous les draps à la lueur d’une lampe de poche. Nous nous sommes échangés des regards complices en repensant à ses découvertes des premières pages de Milo Manara. Nous étions sur le point de nous quitter - l’horloge parlante ayant annoncé la reprise du travail dans six heures - quand m’est venue cette idée aussi déraisonnable qu’une réunion improvisée de musiciens clandestins un soir d’été. « Et si nous nous écrivions une lettre ? » Chacun pourrait se convaincre de ne pas oublier les livres, et de garder cette précieuse habitude de les faire vivre autour de réunions entre amis. D’abord, les copains se sont moqués de moi, hilares. Leurs rires tonitruants inondaient la pièce de vagues à l’écume alcoolisée. J’ai bien cru ne pas pouvoir les arrêter. Mais mon regard bleu-mer les a vite intrigués. Une heure et demie plus tard, ils rentraient chez eux avec un crayon dissimulé dans la doublure de leur manteau d’hiver, un printemps au fond des yeux.
    
            Incapable de m’endormir, me voici donc en train de t’écrire, tenter de retrouver tous ces livres d’autrefois… Sisyphe soulevant une à une les lourdes pierres de sa mémoire pour laisser remonter les souvenirs un à un à la surface. Tant pis pour la journée de travail qui me guette.

            Un groupe d’amis s’était réuni ce dimanche 15 janvier 2017 pour ce qui s’appelait un « brunch littéraire ». Je crois qu’aujourd’hui peu de personnes de mon entourage savent encore de quoi il s’agit. Préhistoire de l’écriture automatique algorithmique. Rappelle-toi…

Un peu avant 10h30, Stéphane H. assis sur une banquette feuillète un livre sur l’histoire des religions. Il projette d’enrichir la suite de son récit fantastique écrit sur Twitter. Avec l’arrivée de Raphaël et d’Efisio il trouve dans l’amoureux de Dante un autodidacte insatiable pour discuter des mythes et des religions qui précédèrent le christianisme. Vite rejoins par Aimé, Stéphane L. et Gaëlle, livres sur la table, gestes amples des brasseurs de mots, ils applaudissent l’assiette de pancakes chauds que tu leur amènes timide et souriant. Laisse-moi soulever cette pierre… j’entends de nouveau cette phrase d’enfant : « ce n’est pas difficile, je les ai préparés avec papa ». François venait de recevoir un fourneau tout neuf. Ses œufs brouillés déposés sur une table en parfaite harmonie avaient ce jour-là une saveur incomparable.

            Raphaël ouvre du même élan un pot de sirop d’érable et une discussion sur un auteur de polar… Attends que je projette mon fluide mémoriel sur mon mur tactile… Donald Westlake. Commencer un brunch par une fournée de cadavres, on savait vivre à l’époque ! Dans Le Couperet (1997) un cadre au chômage se résout à épouser la loi du plus fort que lui imposent le néolibéralisme et le capitalisme sauvage de la fin du XXe siècle. A l’aide d’une annonce d’emploi fictive, il repère six cadres, concurrents sérieux au poste qu’il convoite, pour les éliminer les uns après les autres. A la fin de ces six travaux néoprométhéens, il n’aura plus qu’à tuer le cadre de l’entreprise de papeterie occupant l’emploi de ses rêves pour se remettre en selle. Avec Westlake, le feu du nouveau monde néolibéral ne s’est pas allumé en sept jours, mais en sept cadavres… Logique implacable en réponse au crédit d’une maison, aux études d’un fils et aux besoins d’une famille. Œuvre formidable de cynisme et de lucidité, satire féroce d’un système où seuls les gagnants sont légitimes. Je pense Anton que pour ceux qui ne croyaient plus en la lutte des classes à ce moment là, le salut était dans le roman noir. Aimé fit judicieusement le rapprochement avec Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq publié en 1994, et tous les deux s’étonnèrent ravis de la présence de José Garcia dans les adaptations cinématographiques de ces deux romans.

  Afficher l'image d'origine              Afficher l'image d'origine

Lutte des classes donc… et mouvement des droits civiques des noirs américains dans un autre polar engagé, La Route de tous les dangers de Kris Nelscott. La première enquête de Smokey Dalton se déroule à Memphis, entre février et avril 1968. Ses recherches pour une riche cliente blanche réanimeront de sombres démons, en feront le spectateur indirect et impuissant de l’assassinat de son ami d’enfance, le pasteur Martin Luther King. Une fiction au cœur de l’histoire américaine promise à des suites tout aussi passionnantes (A couper au couteau et Blanc sur noir). Je ne les ai malheureusement jamais lues. J’ai toutefois retrouvé cette phrase de fin de récit, apprise par cœur à 16 ans quand je lisais encore :

« Cela rejoint ce que Martin Luther King disait au dernier soir de sa vie : seul celui qui a vu la nuit la plus sombre sait apprécier la lumière. »

Je commence tout juste à la savourer. Pour la première fois je me retourne vers elle, avec l’espoir qu’elle me conduira chez nous.

Après un détour par l’évocation d’un documentaire sur Donald Westalke, Raphaël déclare, repus, pouvoir libere la parole pour d’autres convives. Je me souviens confusément de la malice de Gaëlle lui demandant s’il le faisait au sens le plus latin du terme, cette langue morte, tout à fait disparue dans le monde utilitariste et techniciste d’où je t’écris.

Efisio se lance alors avec gourmandise sur la présentation des livres lus ou entamés depuis le début du mois de janvier. On connaît désormais le secret de la fontaine de jouvence, n’est-ce pas ? Verre d’hydromel à la main, il emmène toute cette ripaille en plein Moyen-âge. Le livre de Jean D’Aillon, L’évasion de Richard Cœur de Lion : Les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier Troubadour, est troussé de plusieurs enquêtes et complots du Haut Moyen-âge (fin XIIe – début XIIIe siècle). Des fictions parfaitement insérées dans l’Histoire. Pour Efisio, cette lecture très agréable rappelle avec force le climat de violence qui pouvait régner à cette époque (même si des historiens nuancèrent cette idée d’un Moyen-âge ténébreux, s’opposant de manière trop simpliste aux lumières de la Renaissance). Une discussion sur l’Italie et l’histoire de Garibaldi ne manqua pas de s’inviter dans les débats. Je me souviens encore combien mon père aussi était un passionné d’Histoire…
Efisio a ensuite partagé Le Secret de Frédéric Lenoir avec ses camarades de tablée. Ce court récit placé sous le signe de l’écologie et de la pureté d’une âme simple a retenu l’attention de tous. Préoccupations que le président américain de ce temps-là était bien loin d’épouser. A leur manière, ses deux mandats ont largement contribué à faire naître ce nouveau monde, tant désiré par le congrès des droites extrêmes réunies en Allemagne le week-end suivant. Un monde de post-vérité où les intellectuels sont accusés de complicité avec les élites politico-médiatiques pour monopoliser le pouvoir. Mais je reviens sur l’intrigue de ce conte philosophique que j’avais lu dans cette période faste entre 15 et 18 ans. Au XIXe siècle, alors que l’on a retrouvé le corps sans vie de Pierre Morin dans une vieille vigne abandonnée, tout le village s’interroge sur le secret qu’il dissimulait. Pourquoi avoir racheté ce terrain sans valeur aux abords de la forêt ? Quel lien avec la présence furtive d’une louve et de ses petits aperçus dans la pâle lueur de l’aube ? Un beau secret que l’on devine parfois si l’on se cherche dans la contemplation des profondeurs de la nature.

Afficher l'image d'origine            Afficher l'image d'origine

 L’aventureuse de Jack London compléta cette intervention littéraire éclectique (d’autant plus riche que d’autres livres, sur l’Egypte notamment, furent rapidement évoqués par ce lecteur insatiable). L’écrivain voyageur américain fait partie des auteurs qui étaient les plus souvent cités dans le refuge de ce café littéraire. Si je dis refuge, Anton, c’est parce qu’il me semblait en ce temps-là - n’étant pourtant qu’un observateur extérieur au cercle - que rien ne pourrait jamais venir entamer la chaleur de ces retrouvailles mensuelles, où livres, amitiés et bonne cuisine s’orchestraient dans une belle harmonie. Ce roman peu connu de Jack London tient ses promesses d’exotisme et d’aventures. Situé dans les îles Salomon (pays insulaire de l’Océanie) au début du XXe siècle, il raconte les déboires d’un planteur anglais, David Sheldon, malade et menacé de mort par les indigènes. Rescapée d’un naufrage, une jeune femme indépendante aux idées novatrices, Joan Lackland, deviendra son associée sans pour autant se soumettre à son autorité. Avec l’arrivée d’un chercheur d’or, l’amour viendra sérieusement compliquer cette relation. Le roman vise et atteint plusieurs buts à la fois, en mettant un intrépide personnage féminin au centre de l’intrigue, en permettant au lecteur de s’évader dans d’épiques aventures maritimes et enfin en poursuivant le message politique de l’écrivain, cette fois dirigé contre le colonialisme. Efisio avait convaincu son auditoire que leur histoire d’amour avec Jack London pouvait encore tenir cent ans sans craindre de moments de solitude. Mais quand je pense à la dernière fois que j’ai tenu dans mes mains un roman de cet auteur…

 Afficher l'image d'origine              Afficher l'image d'origine

Le cheese-cake est apprécié à sa juste valeur et dégusté avec un livre-programme de Jean-Luc Mélenchon, L’Avenir en commun (éd. Seuil), apporté par Stéphane L. Ce candidat de la gauche radicale (comme on disait encore à ton époque), à l’élection présidentielle du printemps 2017, y exposait ses principales idées. Parmi celles-ci, la proposition de créer un « salaire maximum » retient particulièrement l’attention de cette tablée qui n’a jamais goûté les fastes d’un déjeuner au forum de Davos. Petit repère d’abord : alors qu’aux Etats-Unis la rémunération moyenne des dirigeants était 354 fois plus élevée que celle de leurs salariés, ce ratio était de 147 en Allemagne, 104 en France, 58 en Norvège et 48 au Danemark selon une étude de la fédération des syndicats américains commentée par le site d’un journal peu suspect de dérive gauchiste (ici). Précisons qu’en 2016, la Norvège se situait au premier rang du classement IDH (Indice de Développement Humain) des pays, le Danemark quatrième. Un écart modéré des rémunérations ne semblait donc pas faire obstacle aux performances d’un pays. Si dans le secteur public français la loi limitait à 20 le ratio entre le salaire le plus élevé et le salaire le plus faible, le candidat de La France Insoumise proposait de plafonner le salaire maximal à 30 000 € par mois, soit environ 30 fois le Smic. Tu imagines sans mal le succès qu’a pu rencontrer cette mesure auprès des principales élites politiques et économiques de l’époque… Les vieux arguments libéraux sur la rémunération des talents et la fuite des cerveaux ont entonné un joli cantique.

Aimé et Stéphane H. n’ayant pas choisi de présenter de lectures (juste cueillir les fruits du partage en se régalant de mets et mots savoureux), on remet à Gaëlle le bâton de parole de cette matinée littéraire ensoleillée. A la suite de Stéphane, elle poursuit la thématique de la résistance - pourquoi n’avons-nous pas su en faire autant ? …  - en la déplaçant du terrain politique vers le sentiment amoureux. Elle présente d’abord August, bref roman de l’écrivaine allemande Christa Wolf. Ecrit en 2011 quelques mois avant sa mort, son récit conte l’histoire d’un orphelin de huit ans au lendemain de la seconde guerre mondiale, recueilli et soigné dans un château en Allemagne pour des problèmes pulmonaires. Un sanatorium précaire dont l’humidité et le froid ne conviennent guère aux malades. August y rencontre Lilo, jeune fille soignant les enfants et leur lisant de la poésie pour les distraire de leurs souffrances. Résistance rime ici avec résilience. Elle deviendra au fil de leur relation un mélange de figure amoureuse et maternelle, dont August, devenu chauffeur de car en RDA, se souvient au crépuscule de son existence. Entremêlant ces deux temporalités, Christa Wolf invente une autre façon d’écrire un roman autobiographique, puisqu’elle passe par le biais du regard d’un autre pour prolonger Trames d’enfance écrit vingt-cinq ans plus tôt. Ce récit dédié à la longévité du lien conjugal, se termine par une postface de son mari, Gerhard Wolf, bâtie sur l’extrait d’un poème de Rainer Maria Rilke :


« Eteins moi les yeux, je saurai te voir,
Bouche-moi les oreilles : je saurai t’entendre,
Et même sans pieds saurai venir à toi,
Et même sans bouche t’invoquer encore.
Brise-moi les bras, je te saisirai
Avec mon cœur comme une main,
Obstrue ce cœur, mon cerveau battra,
Embrase ce cerveau,
Mon sang te portera ».


Ce n’est que des années plus tard que je l’ai appris par cœur et je m’étonne aujourd’hui de le retrouver au fond du nanodisque de ma mémoire avec l’intensité de sa première lecture. Gaëlle évoqua ensuite un livre d’Alexis Jenni, Dans l’attente de toi, utilisant dans un procédé un peu artificiel selon elle l’érudition picturale de l’auteur pour décrire l’émotion du contact de la peau de la femme qu’il aime.

"Faute de mots, je m'aiderai de la peinture. Elle sera une métaphore, une série de digressions, un miroir tendu à mes lèvres. Bonnard, Picasso, Rembrandt, d'autres encore, réussiront à traduire l'émotion infinie que j'ai à te toucher, à te regarder...à t'aimer".

  Afficher l'image d'origine         Afficher l'image d'origine

            Ne cherche pas trop à savoir mon cher Anton comment cette lettre est parvenue jusqu’à toi… même si sa traversée du temps ne s’est pas faite sans sacrifice… Retiens surtout l’amour des livres qu’elle exprime et dont tu éprouves doucement les premiers émois. Il y aura un moment décisif dans ta vie, à l’anniversaire de tes 18 ans, que tu pourras modifier. Ce jour-là tu recevras, comme beaucoup de tes ami-e-s le tout premier Virtual-pod d’Apple révolutionnant l’univers du jeu vidéo et l’emmenant vers des possibilités sensorielles infiniment stupéfiantes. Je le sais, car j’ai connu tous les progrès de cette technologie. Ton père t’offrira pour cet anniversaire Le Vagabond des étoiles de Jack London ; tu le rangeras dans ta bibliothèque mais tu ne l’ouvriras jamais. Souviens-toi de cette lettre quand ce moment viendra et plonge toi pour moi dans ce récit magnifique pour ne pas voir s’éteindre la civilisation des livres. Peut-être alors reviendront jusqu'à moi d'autres dimanches aux matinées littéraires ensoleillées... Quoiqu'il arrive, je ne regretterai pas cette nuit passée à t'écrire. Je sais désormais ce qu'un crayon bien taillé peut apporter au monde qui est le mien et demain j'achèterai un beau carnet neuf. Demain.

Bien affectueusement,
ton ami,
Anton
Le 25 janvier 2080  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire