mercredi 3 août 2016

"As you like it" : quand Shakespeare joue avec la confusion des genres

   As you like it - Comme il vous plaira pour le titre français - est l'une des dernières comédies de William Shakespeare écrite vers 1599, peu avant le tragique et funèbre Hamlet. Si on y trouve bien la légèreté attendue et le côté frivole propres à la comédie, on y (re)découvre également les thèmes les plus forts du théâtre du dramaturge anglais (les rivalités de pouvoir, les relations et conflits de parenté, les intrigues amoureuses) et de manière surprenante pour celui qui lit cette pièce pour la première fois, une très actuelle réflexion sur le genre et l'identité sexuelle par le biais du personnage de Rosalinde. Cet élément de la pièce, près de quatre siècles avant la naissance des gender studies aux Etats-Unis (Joan Scott puis Judith Butler pour ne citer qu'elles), mérite qu'on s'y attarde. Et comme la question du genre est indissociable des rapports de pouvoir, on ne s'étonnera pas de voir surgir plus d'une question politique.


   Personnages et situation

   La pièce s'ouvre sur de multiples rapports de pouvoir, largement fondés sur les liens de parenté. Dans la scène 1 de l'Acte I le personnage clef d'Orlando se plaint auprès du serviteur Adam du désarroi que lui procure sa condition au sein de sa fratrie. Après la mort de leur père, Sir Roland de Boys, son frère aîné Olivier lui refuse toute dignité et liberté :

Orlando - Il a mis mon frère Jacques à l'école - et on ne parle plus que de ses brillants succès là-bas, et moi il m'élève comme un paysan, à la maison. Ou plutôt il m'y laisse pousser. car cela peut-il s'appeler élever un garçon de ma race, cet entretien de bœuf à l'étable ? [...] Il me fait manger avec ses valets, il m'enlève mon rang de frère. Mais je n'en peux plus, Adam ! Ce qu'il y a de mon père en moi se révolte contre cette servitude.

   On apprend rapidement que la situation d'Orlando s'inscrit au cœur d'un rapport de domination politique plus large puisqu'au sein de la famille régnante le Duc Frédéric a usurpé la place de son frère et l'a contraint à fuir avec quelques seigneurs dévoués, dont Jacques le mélancolique, dans une forêt éloignée. Le défunt père d'Orlando était par ailleurs un ami fidèle du vieux duc banni, ce qui lie leurs destinées. Au sein de deux fratries distinctes, et à des échelles de pouvoir différentes, Shakespeare met en place en une seule scène la double tension de la servitude et de l'exil.

   Mais cette tension dramatique, bien loin de la comédie dans les premiers vers, s'intensifie avec la situation de Rosalinde, fille du Duc banni. Charles, lutteur présomptueux et vulgaire du Duc en place, renseigne le lecteur par un dialogue avec Olivier :

Olivier - Pouvez-vous me dire si Rosalinde la fille du duc est bannie avec son père ?
Charles - Non. La fille du nouveau duc sa cousine l'aime tant - elles ont été élevées ensemble depuis leur plus tendre enfance - qu'elle l'aurait suivie en exil ou serait morte de l'avoir quittée. Rosalinde est à la cour et son oncle la chérit autant que sa propre fille. Jamais deux dames ne se sont tant aimées.
Olivier - Mais où est donc le vieux duc ? ...
Charles - Déjà dans les forêts d'Ardenne où, avec maints joyeux compagnons, il vit comme Robin des Bois. Il paraît que de jeunes gentilshommes affluent vers sa retraite toujours plus nombreux et y coulent dans la nature des jours insouciants et dignes de l'âge d'or.

   La cousine de Rosalinde est Coelia. Avec son introduction indirecte dans le récit, le lecteur a pris connaissance de tous les personnages principaux de la pièce et du décor à deux faces, le Palais et la Cour d'un côté et la forêt de l'autre. Cette "retraite" dans la forêt d'Ardenne fonctionne évidemment avec un double sens. Il s'agit à la fois du refuge du vieux duc banni et pour lui d'une fin d'activité politique prématurée qui lui fera découvrir les joies d'une vie sobre et simple au cœur de la nature. On se surprendrait même à penser à la décroissance et à Pierre Rabhi lorsqu'on lit cette première tirade de la scène 1 de l'Acte II :

Le Duc - Alors, mes compagnons, mes frères d'exil, est-ce que la vieille mère habitude ne nous a pas rendu cette vie plus douce que celle que nous menions jadis dans la pompe et l'intrigue ? Ces bois ne vous semblent-ils pas moins semés d'embûches qu'une cour plein d'envieux ? Nous ne subissons ici que l'antique peine d'Adam, les métamorphoses des saisons. Mais quand le vent d'hiver me mord avec ses crocs de glace, quand ses bourrades furieuses me cinglent, je souris à moitié mort de froid et je me dis : Bon ! Au moins cela n'est pas flatterie, voilà un conseiller qui me rappelle franchement ce que je suis... Il y a des douceurs dans les coups de l'adversité. Cette vie retirée nous aura fait découvrir un langage aux arbres, la science de tous les livres dans le murmure d'un ruisseau, de sages maximes dans les pierres et du bon dans toutes choses ! Je n'en voudrais changer pour rien au monde...

   Cette forêt d'Ardenne qui charme tant le vieux duc  - il s'agit autant d'un lieu géographique que d'un lieu enchanteur - prendra progressivement l'allure de ce que Michel Foucault nomme l'hétérotopie :  un espace physique autorisant l'altérité, l'imagination, la liberté, tout en étant dans la quotidienneté. Un lieu favorable à la transgression des normes. Bien que cette forêt ressemble d'abord à un "dehors", un "ailleurs" coupé et isolé du système du pouvoir - ce qui l'éloignerait de cette assimilation à l'hétérotopie - la suite du récit nous montre que les résistances qui s'y développent se nouent "dans les mailles du pouvoir". En effet, le Duc Frédéric voit d'un très mauvais œil cette retraite vers laquelle convergent diverses forces (dont Orlando, Rosalinde et Coelia) et fomentera le projet de la reconquérir par la force. On peut donc valider avec hardiesse cette référence foucaldienne en considérant que chez Shakespeare comme chez le philosophe français la résistance n'est pas en position d'extériorité par rapport au pouvoir. Certes le vieux Duc et ses partisans ne formulent jamais le projet de reprendre les clefs du royaume, mais en proposant une alternative, un autre mode d'existence, et en l'opposant aux valeurs du duc Frédéric, ils contestent nettement sa légitimité. Jusqu'à ce que sa propre fille Coelila succombe à l'amour (pour Rosalinde, puis pour Olivier converti) et à ce système de valeurs (l'honnêteté, la justice, la modération, la vérité, la fidélité à soi-même). De la même manière finalement que le très relatif isolement de Pierre Rabhi dans une ferme de l'Ardèche propose une alternative critique au productivisme et au capitalisme.

   Le gender passing de Rosalinde

   Maintenant que le décor et les personnages sont bien en place, le chef d'orchestre de cette trompeuse symphonie pastorale peut nous lancer dès la troisième et dernière scène de l'Acte I vers la folle aventure de Rosalinde. Aventure du voyage périlleux dans une contrée hostile, et surtout expérience de la transgression de l'identité sexuelle. Séduite dans la scène 2 de l'Acte I par la mélancolie, le courage et la noblesse d'Orlando ayant joué sa vie contre le rugueux lutteur du Duc Frédéric, et ce dernier se retournant contre elle parce qu'elle fait de l'ombre à sa fille, Rosalinde est contrainte comme son père à l'exil et à emporter avec elle un amour perdu. Elle imagine  alors avec sa cousine Coelia un stratagème pour rejoindre la forêt d'Ardenne en sécurité. Puisque les routes ne sont pas sûres pour deux jeunes femmes en fuite - les sociologues et géographes de la ville comme Yves Raibaud ne nous disent-ils pas exactement la même chose par leurs enquêtes sur l'usage contemporain de la ville par le genre ? - Rosalinde se déguisera en homme et les deux femmes changeront leurs identités par de nouveaux prénoms.

Rosalinde - Nous en aller ? Mais où irons-nous, cousine ?
Coelia - Retrouver mon oncle dans la forêt d'Ardenne !
Rosalinde - Hélas ! Quels dangers allons-nous courir, pauvres jeunes filles que nous sommes, à nous aventurer si loin. La beauté, plus que l'or, attire les voleurs.
Coelia - Je me déguiserai de pauvres et minables défroques, je me noircirai la figure avec de la terre d'ocre ! Fais-en autant et nous passerons inaperçues, sans crainte des assaillants !
Rosalinde - Ne vaudrait-il pas mieux que moi, qui suis plutôt grande, je m'habille en homme ? Un poignard au côté, un épieu à la main ; et même si le cœur est plein de nos craintes de filles, nous aurons un petit air fanfaron et martial tout aussi bien que tous ces petits poltrons de l'autre sexe qui veulent en imposer avec leurs grands airs.
Coelia bat des mains. - Et comment t'appellerai-je quand tu seras un homme ?
Rosalinde - Je ne peux pas porter d'autre nom que celui du page de Jupiter : Ganymède ! Et toi, comment t'appelleras-tu ?
Coelia - D'un nom qui m'ira bien. Non plus Coelia, mais Aliéna !
Rosalinde - Dis-moi cousine, j'ai une idée ! Si nous essayions d'enlever son bouffon à ton père [il s'agira du personnage de Touchstone qui ajoutera une touche grivoise et comique à la pièce] ? Il nous distrairait pendant le voyage ?
Coelia - Il me suivrait au bout du monde ; je me charge de le décider ! Allons vite rassembler nos bijoux, notre argent, et trouver le moment le plus propice et la route la plus sûre pour nous mettre à l'abri des poursuites. Viens ! Partons gaiement, cousine, non vers l'exil, mais vers l'aventure et la liberté !

   Parvenue à l'abri de la forêt d'Ardenne, Rosalinde retrouve Orlando fuyant la double tyrannie de son frère Olivier et du Duc Frédéric. Sous l'apparence masculine de Ganymède - dont le prénom évoque la mythologie grecque - , elle apprend qu'il clame partout son amour pour elle et épingle des poèmes en son honneur sur les arbres de la forêt. Elle s'interroge devant Coelia sur le trouble de sa nouvelle identité sexuelle, puis rencontrant Orlando (scène 2, Acte III) le soumet à un étrange défi permettant à Shakespeare de plonger le spectateur et ses personnages dans les vertiges des identités sexuelles (rappelons qu'à l'époque le personnage de Rosalinde est joué par un jeune homme) :

Orlando - Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te prouver que j'aime !
Rosalinde - Me le prouver à moi ? Vous pourriez plutôt le prouver à celle que vous aimez. Et je vous garantis qu'elle est bien plus prête à le croire qu'à avouer qu'elle le croit. C'est un point sur lequel les femmes donnent toujours un peu le change à leur conscience. Mais sincèrement êtes-vous celui qui accrochez aux arbres tous ces vers chantant cette Rosalinde ?
Orlando - Je te le jure, jeune homme. Par la blanche main de Rosalinde, c'est moi. Je suis cet infortuné.
Rosalinde - Mais enfin, l'aimez-vous aussi fort que le disent vos rimes ?
Orlando - Ni rimes ni raisons ne sauraient exprimer à quel point.
Rosalinde - L'amour n'est que folie ! Il ne mérite que le cabanon et le fouet comme les fous. Et la raison pour laquelle les amoureux ne sont pas soignés de cette façon, c'est que c'est une folie si commune que les gens qui devraient les fouetter  sont amoureux également. Pourtant, je me fais fort de guérir cette maladie avec quelques bons conseils.
Orlando - Avez-vous déjà guéri quelqu'un comme cela ?
Rosalinde - Oui, un homme, et de la façon suivante. Il lui fallait s'imaginer que j'étais sa bien-aimée, sa maîtresse ; et je l'obligeais à venir me faire la cour chaque matin... A chaque fois qu'il m'en prenait le caprice je devenais une lunatique jeune fille. Je me montrais tour à tour mélancolique, enjouée, capricieuse, ardemment amoureuse ou bien tendre, orgueilleuse, fantasque, grimacière, puis légère et inconstante, pleine de larmes et pleine de sourires, toujours passionnée pour quelque chose - mais jamais très sincèrement, ces garçons et filles sont, pour la plupart, des animaux de cette espèce-là. L'accueillais-je tendrement la veille ? Je le repoussais le lendemain. Tantôt l'implorant, tantôt lui crachant au visage ; ainsi amenai-je mon prétendant de la folie de l'amour à la folie tout court jusqu'à ce qu'il en vint à fuir le fleuve tumultueux de la vie pour s'en aller tout seul dans un coin, comme un moine. C'est ainsi que je le guéris. Et c'est ainsi que je me charge de laver votre cœur et de le rendre lisse comme un beau petit cœur de mouton et qu'on ne puisse plus y trouver la plus petite tache d'amour.
Orlando - Je ne tiens pas à guérir, jeune homme.
Rosalinde - Et pourtant, je vous guérirais si vous vouliez seulement m'appeler Rosalinde et venir chaque matin à ma chaumière m'y faire la cour.
Orlando - Eh bien, au nom de mon amour, j'accepte. dites-moi seulement où se trouve votre chaumière.
Rosalinde - Accompagnez-moi et je vous la montrerai. En route, vous me direz à votre tour où vous habitez dans ces bois. Voulez-vous venir ?
Orlando la suivant - De tout mon coeur, bon jeune homme.
Rosalinde - Non ! Vous devez m'appeler Rosalinde ! Allons ma sœur [s'adressant à Coelia-Aliéna], vous venez aussi ?

   Plusieurs enjeux se dessinent dans cette rencontre cruciale de l'Acte III. D'abord, par l'emploi du leitmotiv "jeune homme" répété quatre fois par Orlando, Shakespeare nous fait sentir que le passing de Rosalinde est accompli : elle a pleinement intériorisé les gestes, les attributs, le verbe d'un individu de sexe masculin et aux yeux des autres - et surtout de celui qui serait a priori le plus à même de la dévoiler par son amour pour elle - elle a endossé avec succès une nouvelle identité genrée. Ce succès sera encore confirmé et amplifié plus loin lorsque Phébé, une bergère, tombera éperdument amoureuse de Rosalinde-Ganymède (scène 5, acte III) :

Phébé retient Rosalinde - Gentil jeune homme [ici encore la marque du passing réussi], je vous en prie, grondez-moi toute une année encore. il m'est plus doux d'entendre vos reproches que d'écouter cet homme me parler d'amour.

   Ce passage-test d'une identité sexuée à une autre est au fondement du cas Agnès que relate Harold Garfinkel dans le chapitre V des Recherches en ethnométhodologie (1967). Née biologiquement homme, mais se sentant profondément et intimement femme, Agnès doit obtenir l'autorisation d'une commission pour se faire opérer et remplacer ses organes génitaux mâles par un vagin. Mais l'essentiel ne se joue pas sur la transformation chirurgicale. Au quotidien, comme devant cette commission, Agnès devra multiplier les efforts pour "passer", c'est-à-dire pour être tenue pour une femme. Elle s'appuie sur certains traits de l'attitude supposée naturelle de la féminité qu'elle recompose consciemment et patiemment. Ainsi, elle reconstruit sa biographie pour produire "une histoire supposée continue de femme". A la plage ou avec son petit ami, elle adopte tous les comportements que l'on attendrait d'une jeune femme de 19 ans. Garfinkel conclut de ses observations que l'appartenance sexuelle n'est pas un fait totalement naturel et que le genre réclame un accomplissement qu'il convient de réaliser. Le "passage" est une activité dans laquelle Agnès est totalement investie et qui exige une vigilance de tous les instants.

   Rosalinde-Ganymède va faire l'épreuve de cette vigilance de tous les instants dans la scène 3 de l'Acte IV. En apprenant par Olivier qu'Orlando a été blessé par un lion en essayant de défendre son frère - noble geste à l'origine de la conversion d'Olivier - et en voyant son mouchoir taché de sang, Rosalinde s'évanouit. Elle manque de se trahir aux yeux d'Olivier et doit recourir à tout un discours pour rétablir la communication et la confiance :

Rosalinde - Et le mouchoir taché de sang ?
Olivier - Une simple blessure. La bête abattue, nous nous contâmes nos aventures ; je lui dis pourquoi j'étais ici et il me mena auprès du gentil duc qui me fit restaurer et vêtir convenablement. Orlando voulant changer son pourpoint lacéré dans la lutte, s'aperçut alors que la bête lui avait profondément labouré le bras et qu'il n'avait pas cessé de saigner. Il s'évanouit de défaillance en criant votre nom. Revenant à lui, sa blessure pansée, il m'a prié, tout étranger que je suis, de venir ici vous conter cette histoire, l'excuser de n'avoir pu tenir sa promesse et remettre ce mouchoir teint de son sang à ce jeune berger qu'il appelle par jeu Rosalinde.

Rosalinde s'évanouit.

Coelia se précipite vers elle. - Eh bien, qu'avez-vous, Ganymède ? Mon gentil petit Ganymède ?
Olivier - Beaucoup de gens s'évanouissent à la vue du sang.
Coelia - Il y a plus que cela dans cette faiblesse. Mon cousin, Ganymède !
Olivier - Voyez, il revient à lui.
Rosalinde murmure, revenant à elle. - Oh ! Je voudrais être à la maison.
Coelia - Nous allons t'y conduire. Voulez-vous le prendre par l'autre bras s'il vous plaît ?
Olivier relevant Rosalinde, aidé de Coelia. - Allons, jeune homme, du courage ! Vous, un homme ! Vous ne vous conduisez pas comme un homme, sapristi !
Rosalinde - Je vais tout vous avouer. je l'ai fait exprès. Ah! Mon compère, j'espère qu'on peut dire que c'était bien joué ? Je vous en prie, dites à votre frère comme je sais bien jouer la comédie. Ha! ha!
Olivier - Ce n'était pas de la comédie. votre teint montre bien que c'était pour de bon.
Rosalinde - Je faisais semblant, je vous dis !
Olivier - Bon. Alors rassemblez votre courage et faites semblant d'être un homme maintenant.
Rosalinde - C'est bien ce que je fais. Mais, ma foi, je crois bien que j'aurais dû être une femme.
Coelia - Allons, tu es de plus en plus pâle. Je vous en supplie, dirigeons-nous vers la maison. Accompagnez-nous mon bon monsieur.
Olivier - Volontiers, car je dois retourner dire à mon frère en quels termes vous l'avez excusé, monsieur Rosalinde.
Rosalinde - Je vais inventer quelque chose à lui dire, mais je vous en prie, racontez-lui d'abord comment j'ai bien joué l'évanouissement. Voulez-vous venir ?

   On retrouve dans les déboires de Rosalinde et dans la tentative d'y remédier la thèse de Garfinkel qui envisage la déviance comme une atteinte aux présupposés de l'attitude naturelle provoquant une rupture du fil courant de communication. La contrainte sociale appelle alors des procédures de normalisation de la part de l'individu afin de montrer que la conduite de son rôle est conforme au statut qui est le sien. S'il n'y parvient pas, il risque d'être enfermé dans un statut déviant institutionnalisé (le lâche, le criminel, le pervers, le malade mental, etc.). on notera que Rosalinde opère en réalité un double passing puisqu'elle se présente à Orlando - puis à son père - comme un homme et comme un modeste berger. Le gender passing se double en quelque sorte d'un class passing. Orlando n'est d'ailleurs pas totalement dupe puisqu'il fait cette remarque lors de sa rencontre avec Rosalinde :

Orlando - Cette façon de vous exprimer a quelque chose de plus raffiné que celle qu'on peut s'attendre à rencontrer dans ce pays perdu.

Remarque qui appelle immédiatement à une procédure de normalisation :

Rosalinde - Oui, on me l'a dit souvent. Mais en vérité, c'est un vieil oncle dévot qui avait été à la ville dans son jeune temps qui m'a appris à bien parler... C'était un homme qui en savait long sur les belles manières, car il avait été amoureux. Je lui ai entendu faire bien des sermons contre l'amour et je remercie Dieu de ne pas être une femme, pour n'avoir rien de commun avec toutes ces coupables étourderies dont il avait coutume d'accuser leur sexe sans exception.

   Cette réplique soulève un autre enjeu de la pièce, qui se cristallise autour de la rencontre des amants dans l'Acte III : il s'agit des perceptions des rôles masculins/féminins. Celles de l'époque (fin XVIe siècle - début XVII e siècle) et celles de Shakespeare bien sûr. La façon dont Rosalinde déguisée en homme jauge de la potentielle misogynie d'Orlando est l'occasion de passes d'armes très habiles de la part du dramaturge.

   "Le bal reprend de plus belle pendant que le rideau tombe"

   Ce n'est pas dévoiler la fin de la pièce que d'écrire ici que tout finira par rentrer dans l'ordre. Plus précisément : de redevenir conforme à l'ordre social. Par l'intervention de l'Hymen, de bienséants mariages hétérosexuels et homogames finiront par sceller les unions de Rosalinde et d'Orlando, de Coelia et d'Olivier, d'Audrey et de Touchstone ou encore de Phébé et Sylvius. Le duc Frédéric renoncera à son pouvoir et le vieux duc banni quittera sa retraite pour retrouver son Palais. Chacun est à sa place. La dialectique du pouvoir a fait son oeuvre et le titre prometteur "As you like it" a atteint ses limites : point ici de performativité du genre, d'unions homosexuelles ou de passing parfaitement accompli... L'époque n'était pas prête.

   Reste le souvenir nostalgique des forces mystérieuses et libres de la forêt d'Ardenne. La mémoire tenace d'une hétérotopie. Avec cette question : quelle forêt généreuse pourrait aujourd'hui accueillir les réfugiés de pays en guerre (Syrie, Irak...), les minorités sexuelles dont les droits sont bafoués (nombreux pays du monde arabe, Russie...), les dissidents pourchassés ou torturés (Tchétchénie, Chine, Corée du Nord...), les filles et femmes violentées (Egypte, Inde, Pakistan...) et accorder le repos à des vies brisées par des petits et grands tyrans bien plus ignobles que le duc Frédéric ? Le même repos que celui que le vieux duc et ses fidèles accordent à Orlando et au serviteur Adam à bout de force à la fin de l'Acte II. 

   Cet article leur est dédié, ainsi que les derniers mots du vieux duc s'adressant à Jacques le mélancolique :
"Vieux fou ! Mais que cela n'arrête pas la musique.
Dansons, nous autres qui croyons encore au bonheur."

   Raphael


Quelques ressources :

- une émission des Nouveaux Chemins de la Connaissance (France Culture) portant sur la pièce (ici)
- une courte présentation du cas Agnès (H. Garfinkel) sur le site du magazine Sciences Humaines ()
- une étude comparée de Lysistrata d'Aristophane et d'As you like it de W. Shakespeare (par ici)
[J'avoue ne pas l'avoir encore lue...]
- l'article de référence sur le genre de l'historienne américaine Joan Scott paru en 1988 (here)
[Long et exigeant bien sûr, mais que l'on se sent grandi après une telle lecture !]

samedi 9 juillet 2016

La disparition de William Shakespeare - vendredi 8 juillet 2016


   J'étais convoqué ce vendredi 8 juillet 2016, à 20h30, dans un commissariat de la paisible commune de Le Verger avec d'autres témoins. On nous attendait pour recueillir des éléments sur un obscur écrivain dont les pièces sont aujourd'hui adaptées, paraît-il, en comédies musicales. Un certain William Shakespeare, qui aurait fréquenté le même lycée que nous il y a quelques années. Pièce à conviction : un tableau oublié sur une table porte sobrement ses initiales en-dessous de quelques vers énigmatiques. Comme d'habitude, malgré d'infimes précautions, j'arrivais sur les lieux avec une dizaine de minutes de retard. J'étais pourtant le premier. Quelques mots échangés avec une enquêtrice au discret accent russe m'apprennent que certains témoins cruciaux de cette affaire ne participeront pas à la réunion. Tristan D. et Efisio L. considèrent que le monde n'est pas un théâtre et que le minimum serait de les convoquer une autre fois dans un respect scrupuleux des conventions. Pardi on a bien droit à un peu de repos, et on ne revient pas de Sardaigne en risquant un naufrage pour une enquête des plus farfelues !

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Lost

   Je m'assois, intrigué par la tournure que prend cette surprenante convocation. Heureusement que le commissaire, sorti de travers d'un roman d'Agatha Christie, est un amateur de jazz éclairé qui a décidé de faire l'éducation musicale de ses "clients". Alors qu'un air de saxophone m'enveloppe, me rejoignent Stéphane H. et Gaëlle R. Tenues décontractées, poignées de main courtoises, visages vaguement et étonnamment familiers. Rapide discussion sur les twitts annonçant la mystérieuse disparition de l'écrivain. Le ministre de la culture crée une tempête dans un verre d'eau en 138 caractères. Un écrivain plus célèbre en aurait recueilli deux de plus il me semble. Geneviève L-N. nous rejoint à peine cinq minutes plus tard. Le commissaire lui sert un verre de Cheverny rouge pour la faire patienter. Je dissimule ma surprise et évite de faire beaucoup de bruit pour rien. J'attrape un journal brossant le portrait d'un romancier irlandais. Colum McCann : avec un nom pareil il ne pouvait pas en être autrement. Gaëlle R. nous en propose une lecture commune. Jolie voix, vite interrompue par l'arrivée animée des derniers protagonistes : Delphine D. , Aymé R. et Stéphane L. dans un ordre dont je ne suis plus très sûr. Qu'importe, le petit jeu du chat et de la souris du commissaire peut commencer. Il y a même des choux à la crème plutôt réussis. Alors que je me demande si cet Hercule Poirot du Verger les prépare lui-même, Gaëlle R. me souffle que je suis en danger dès ma première bouchée...

   Sept témoins. L'interrogatoire peut commencer. En musique s'il vous plaît et la tension monte d'un cran d'un seul coup. Nous écoutons une bande enregistrée d'un chanteur dont le père fréquentait les mêmes bars rive gauche que ce William Shakespeare. Le dénommé Vincent Delerm y fait tout un monologue sur une histoire de lapin que l'on aurait posé à l'auteur avant qu'il ne disparaisse. Pas clair, d'autant que des murmures s'échangent autour de moi.
   Stéphane L. passe à la casserole et file un mauvais quart d'heure. Ses souvenirs du Songe d'une nuit d'été, bar interlope au fond d'un bois de province, tenu par un certain Puck, sont bien embrouillés. Son témoignage n'est-il pas inventé ? L'auteur recherché aurait fréquenté cette faune... Je vois derrière le sourire de Gaëlle que ce récit est un vrai conte pour enfants. Est-ce une coïncidence si des pièces de l'auteur ont été transcrites en contes par un couple aux intentions brumeuses, Charles et Mary Lamb ? Avec parfois des illustrations pour enfants ? Est-ce bien raisonnable de les convier au grand banquet du pouvoir, des trahisons, de la violence de l'histoire et du sexe ? A moins d'édulcorer comme toujours. Le puzzle se complique. Heureusement, Stéphane L. finit par se montrer plus convaincant en évoquant une histoire de plagiat dans laquelle aurait pu tremper l'écrivain recherché. Aymé R. se demandera plus tard s'il ne s'agit d'ailleurs pas d'un pseudonyme cachant la véritable identité de l'individu.

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Puck - Le Cercle des poètes disparus (1989)

   Je sens vite que ça va être mon tour. Le commissaire me présente des photos d'individus ayant fréquenté le jeune Shakespeare dans la forêt d'Ardenne : un certain Orlando amoureux d'un transexuel connu sous le nom de Rosalinde. Comme il vous plaira, M. le commissaire, mais je n'ai pas souvenir d'avoir croisé ces trognes peu enviables. La comédie pastorale est plaisante mais il ne faudrait pas abuser. Une véritable partie de cartes s'installe avec le commissaire, et bien malin celui qui sortira un as de sa manche. Les témoignages de Delphine D. et Aymé R. se rejoignent ensuite étrangement. Ils évoquent La Tempête médiatique dans laquelle aurait été pris l'auteur quelques mois plus tôt. En vacances sur une île déserte avec sa fille Miranda, il aurait contraint un dénommé Ariel à provoquer le naufrage d'un  potentiel rival pour un prix littéraire... Je crois avoir entendu le nom d'Antonio, mais j'avais déjà trop bu pour accorder pleine confiance à ma mémoire. Le conditionnel est donc plus certain.

   Il est déjà 23h quand Geneviève N-L. est relâchée faute d'éléments suffisants. Son écoute attentive des différents épisodes de cette affaire m'indique pourtant qu'elle en sait sûrement plus long qu'elle n'a bien voulu le dire. Gaëlle R. la suivra peu après, non sans avoir pris le temps d'échanger quelques mots en aparté avec Stéphane L. et notre hôte bienveillant. Elle repart les bras chargés de volumineux dossiers de l'enquête alors que d'autres témoins évoquent des cahiers d'été à rédiger. Je n'ai pas le temps de démêler cet imbroglio car Aymé R. se met à table pour évoquer un séjour au Japon en compagnie de (feu ?) W. Shakespeare. Au pays du manga, le journaliste Aya Kanno lui évoque un scandale : Le Requiem du roi des roses nous plonge dans un sanguinaire conflit opposant deux  vieilles familles de l'aristocratie anglaise, les York et les Lancaster. Récit à clefs dont celle-ci éveille la curiosité de notre assemblée nocturne : "celui qui n'est pas couronné n'aura pas de numéro". Hmm. Radio Londres a du souci à se faire. Richard III, Edouard IV, Henri VI et Georges se seraient déchirés pour  obtenir les droits d'adaptation d'une pièce de William : La Nuit des rois. Tous les coups semblent permis dans cette extraordinaire bataille de droits de succession.

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Richard III de Thomas Ostermeir (interview et pièce)

   A ce stade, tous les témoins ont été entendus. Tous ? Non. Un seul résiste encore à se déballage trop théâtralisé pour être vraiment honnête. Comme s'il s'était réfugié dans une quatrième dimension, Stéphane H. est resté très discret, apportant malgré tout une ou deux remarques pour préciser la teneur de certains faits marquants. En particulier sur la présence de sorcières gravitant autour de W.S. Quand le commissaire s'assoit à notre table, c'est un peu un récit de science-fiction que lui sert ce témoin qui a eu de surcroît l'audace de reprendre des choux à la crème. Il nous apprend que dans une lettre au titre provocateur, Septembre  avait trente jours, un auteur américain Robert F. Young, aurait glissé des allusions sexuelles  au sujet de rendez-vous galants sous le balcon de la résidence italienne de W.S. Une jeune femme du nom de Julia, vingt ans à peine, éprise d'un garçon au caractère fougueux, Roem, et muse d'un dessinateur d'âge mûr d'origine serbe - Bilal ? - aurait rendu fou de jalousie l'auteur qui est au centre de cet interrogatoire depuis maintenant quatre heures. C'est trop pour Delphine qui demande au commissaire de reprendre ces discussions en septembre quand nos cinq sens seront plus alertes.

   Nous sommes sortis un à un de ce commissariat fort étrange après avoir perdu toute notion du temps. Le plafond d'étoiles décrit par Stéphane L. a définitivement fini de nous perdre dans le méandre infini de cette curieuse affaire. Paradoxe : nous avions le sentiment d'avoir approché de près le mystère de la disparition de William Shakespeare sans être totalement convaincu de sa véritable identité. Combien de vérités se cachaient derrière ces multiples témoignages et surtout derrière ces innombrables personnages ? Nous ne le saurons sans doute pas. Seuls les spectres détiennent peut-être les clefs de cette histoire et c'est en espérant secrètement les croiser que chacun est reparti de son côté.


Raphaël


Mon premier est un livre... (sélection)

- Le songe d'une nuit d'été de W. Shakespeare
- Comme il vous plaira de W. Shakespeare [cf article de réflexion sur la pièce autour de la thématique du genre]
- La Tempête de W. Shakespeare
- Richard III de W. Shakespeare
- Roméo et Juliette de W. Shakespeare
- Les contes de Shakespeare de Charles et Mary Lamb
- Le Requiem du roi des roses d'Aya Kanno
- Septembre avait trente jours de Robert F. Young
- Julia et Roem d'Enki Bilal
- Shakespeare, Antibiographie de Bill Bryson
- Sors de ce corps William ! de David Safier

Mon second est un film... (sélection)
[S'adresser à Aymé pour les questions sur Kurosawa]

- Le songe d'une nuit d'été (1999) de Michael Hoffman
- Roméo et Juliette (1968) de Franco Zeffirelli
- Roméo + Juliette (1996) de Baz Luhrmann
- Just a kiss (2003) de Ken Loach
- West side story (1960) de Robert Wise
- Beaucoup de bruit pour rien (1993) de Kenneth Branagh
- Hamlet (1948) de Laurence Oliver et (1996) de Kenneth Branagh
- Othello (1952) d'Orson Welles
- Macbeth (1948) d'Orson Welles et (1971) de Roman Polanski
- Le château de l'araignée [adaptation de Macbeth] (1957) d'Akira Kurosawa
- Ran [adaptation du Roi Lear] (1985) d'Akira Kurosawa
- Looking for Richard (1996) d'Al Pacino

Mon troisième se joue en musique... (sélection)
[Grand merci aux apports pointus de Delphine sur la musique classique]

- Le monologue shakespearien de Vincent Delerm (ici)
- Roméo et Juliette d'Abd Al Malick et Juliette Gréco (ici)
- Roméo kiffe Juliette de Grand Corps malade (ici)
- La Tempête, sonate n°17 de Beethoven, interprétation de Daniel Barenboim (ici)
- La Tempête, de Tchaïkovsky - 1873 (ici)
- Shakespeare Songs de Guillaume de Chassy, Christophe Marguet et Andy Sheppard avec la voix de Kristin Scott Thomas (ici)
- Such sweet thunder de Duke Ellington (album hommage à l'univers de Shakespeare)

Mon dernier est une lecture internet proposée par Stéphane H... (sélection)

 http://www.alalettre.com/shakespeare-oeuvres-romeo.php


Les ajouts dans les commentaires sont évidemment les bienvenus !

dimanche 3 juillet 2016

Ryoko Sekiguchi et la constellation de la mort

   La voix sombre

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Ryoko Sekiguchi en mars 2012

   Dimanche 3 juillet, 10h30. Gaëlle nous avait incité à participer à un petit-déjeuner littéraire dans le cadre du festival "Et Dire et Ouïssance" organisé par l'association Dixit poétic. Après avoir écouté Jean-Michel Espitallier au café-concert La Fontaine à Saint-Péran en compagnie de Delphine et Jean-Réol, c'est avec Stéphane et donc Gaëlle que nos découvertes de la poésie contemporaine se sont poursuivies.

  Au programme : café, thés et viennoiseries en écoutant la voix de Ryoko Sekiguchi. Pieds nus, confortablement installés sur des tapis et banquettes de la médiathèque de Monterfil. En dehors des quelques lignes de présentation de l'écrivaine japonaise sur le blog de l'association, c'est à la seule combinaison Japon + poésie + amitiés + viennoiseries + Femme de lettres que je confiais cette belle matinée pluvieuse sur Brocéliande. Et contrairement aux vérités mathématiques, on ne sait que rarement où vont nous conduire les labyrinthes de ces équations.

   Ce matin, jusqu'au chemin des âmes.

  Surprise : après deux poèmes attachés à la passion de l'auteure pour la gastronomie - l'un sur le sel, l'autre sur un gâteau au milieu d'un rêve, c'est sur le délicat terrain du deuil, de l'absence et de la disparition que les lectures se sont engagées. Tirés du recueil La voix sombre (éditions P.O.L.), les textes de Ryoko Sekiguchi invitent à la réflexion sur la voix des êtres que nous aimons. Que dit-elle, cette voix, de leur personnalité ? Comment l'enfouir à jamais dans nos mémoires ? Quelle distinction faisons-nous entre l'absence - d'un ami qui habite désormais loin de nous - et la disparition définitive, soit la mort des êtres chers ? L'auteure nous suggère d'ailleurs d'enregistrer les voix de nos proches, pour les retrouver intactes après leur disparition. Pourtant, un de ces textes interroge aussitôt le phénomène d'usure qui ne manque pas de se produire dès lors que nous regardons trop souvent une photo du ou de la disparu-e, que nous réécoutons en boucle sa voix sur un enregistrement ou que nous relisons de vieilles lettres prudemment embaumées et archivées.

   Finalement l'équation se résout d'elle même, et propose comme résultat le caractère infini d'une constellation. Pour moi qui fonctionne beaucoup par associations, c'est une nouvelle pièce d'un puzzle sans coins ni bords, ni centre, celui de la constellation de la mort. J'aurais pu l'appeler - j'ai hésité - la "constellation du deuil ou de la disparition" pour être moins brutal, pour ne pas risquer la morbidité du visage de la grande faucheuse. Mais notre culture occidentale a déjà trop tendance à faire de la mort un tabou pour que je n'ose la recevoir à la grande table de notre blog littéraire. Et cette invitée peut être fréquentable, si on retient d'elle le souffle de la transmission.

   Constellation de la mort donc. Ryoko Sekiguchi a tendu ce matin une main vers François Truffaut (La chambre verte, 1978), référence qui n'étonnera plus les habitué-es de ces pages. Elle a levé les yeux vers Luigi Pirandello et sa nouvelle précédemment évoquée Les Retraités de la mémoire, dans le compte rendu du 13 mai 2016 (1ère partie). Elle a rendu hommage à son compatriote Hirokasu Kore-Eda (After life, 1998) et à l'écrivain irlandais James Joyce pour sa nouvelle Gens de Dublin. Ryoko a dialogué avec Noémie Lvovsky lorsque son personnage dans Camille redouble enregistre la voix de sa mère, interprétée par Yolande Moreau, chantant la petite cantate de Barbara. Sans lâcher du regard la mélancolie de la longue dame brune, et en nous promenant dans un espace entre France et Japon, entre présent et passé, l'auteure nous a rappelé les cruels et doux fantômes de Kenji Mizoguchi à la toute fin de son film Les Contes de la lune vague après la pluie...

   Je m'arrête là. Ce petit catalogue impromptu ne vise à aucune prétention et je ne voudrais pas qu'il y ait le moindre malentendu là-dessus. La constellation de la mort n'est pas figée et ne saurait se résumer à ces quelques lignes. D'autant plus que devrait venir s'y greffer une intime connaissance de la mort, une partie d'échec perdue pour de vraie, non sur une plage suédoise, mais dans des hôpitaux bien français. Je terminerai juste avec cette phrase de Truffaut, destinée à l'amour, mais que je trouve maintenant tout aussi appropriée à l'éternelle absence : "c'est une joie et une souffrance". Ceux et celles qui ont déjà eu les yeux baignés de larmes par le retour vivace de la mémoire d'un proche, de sa voix, de son visage, surpris pendant un moment d'immense beauté, comprendront. Ils savent que l'on peut grandir d'un deuil et qu'on n'accepte pas cette idée facilement.

Merci à Ryoko et à Dixit poétic.
Certaines personnes sont des alchimistes qui transforment la pluie bretonne en doux rayons de soleil.

Raphaël

Pour aller plus loin : sur France Inter = ici