samedi 8 avril 2017

Si c'est un homme de Primo Levi (1947)

EXTRAITS DE TEXTES

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Primo Levi (1919-1987)

SI C'EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne reconnaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme un grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

   Primo Levi est né à Turin en 1919. En 1942, après des études de chimie, il s'installe à Milan. Il est arrêté comme résistant en février 1944, puis déporté à Auschwitz, où il restera jusqu'en janvier 1945, date de la libération des camps par les Soviétiques. La guerre finie, il épouse Lucia Morpugo, dont il aura deux enfants, et prend la direction d'une entreprise de produits chimiques. Parallèlement, il commence à écrire.
Son premier livre, Si c'est un homme, paru en 1947, le journal de sa déportation, est l'un des tout premiers témoignages sur l'horreur d'Auschwitz. Publié à l'origine dans une petite maison d'édition italienne, ce n'est que dix ans plus tard qu'il est mondialement reconnu comme un chef d'oeuvre. Le poème reproduit ici se situe dans le livre entre la préface de l'auteur et le premier chapitre intitulé sobrement Le Voyage.
   Primo Levi est également l'auteur d'une douzaine d'ouvrages, de récits, de nouvelles. Les naufragés et les rescapés (1986), son dernier livre, le plus sombre et le plus pessimiste parut juste avant que l'auteur ne se donne la mort en 1987.

   Le centre Primo Levi organise depuis le samedi 1er avril 2017 une campagne de sensibilisation contre la xénophobie et pour informer sur les aspects positifs de l'accueil des réfugiés en France et en Europe. Cette campagne s'intitule "Poison d'avril" pour traduire l'idée que la peur de l'autre est un véritable poison.

Covers

Plus de détails ici. Ainsi qu'une pétition initiée par le Centre Primo Levi pour une meilleure politique d'accueil des réfugiés, victimes de la torture et des conflits politiques (ici).

Agenda :
France 5 diffuse deux documentaires sur la jungle de Calais mardi 11 avril 2017.
20h50 : Après la jungle de Julien Launay (65 mn)
21h55 : Calais, les enfants de la jungle de Thomas Dandois et Stéphane Marchetti (60 mn).
Ce film présente de façon bouleversante la situation des enfants mineurs isolés dans la jungle de Calais avant son démantèlement par les autorités françaises. Les artistes ont pris leur part dans ce documentaire indispensable : l'acteur et réalisateur Mathieu Kassovitz assure la voix off, les aquarelles poétiques de Cyrille Pomès (dessinateur de La Dame de Damas et auteur d'une Bd interactive avec Arte, intitulée No man's land) accompagnent les douloureux récits de ces enfants violentés et déracinés, tandis qu'Emily Loiseau (qui était présente au festival Mythos de Rennes) a composé la musique. Chapeau bas et merci à eux, autant qu'aux auteurs de ces documentaires.


L'équipe du café littéraire de Le Verger

mercredi 5 avril 2017

Les Amandiers d'Albert Camus (1940)

EXTRAITS DE TEXTES

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Albert Camus (1913-1960)


   « Savez-vous, disait Napoléon à Fontanes, ce que j’admire le plus au monde ? C’est l’impuissance de la force à fonder quelque chose. Il n’y a que deux puissances au monde : le sabre et l’esprit. À la longue le sabre est toujours vaincu par l’esprit. »
    Les conquérants, on le voit, sont quelques fois mélancoliques. Il faut bien payer un peu le prix de tant de vaine gloire. Mais ce qui était vrai, il y a cent ans, pour le sabre, ne l’est plus autant, aujourd’hui, pour le tank. Les conquérants ont marqué des points et le morne silence des lieux sans esprit s’est établi pendant des années sur une Europe déchirée. Au temps des hideuses guerres des Flandres, les peintres hollandais pouvaient peut-être peindre les coqs de leurs basses-cours. On a oublié de même la guerre de Cent ans et, cependant, les oraisons des mystiques silésiens habitent encore quelques cœurs. Mais aujourd’hui les choses ont changé, le peintre et le moine sont mobilisés : nous sommes solidaires de ce monde. L’esprit a perdu cette royale assurance qu’un conquérant savait lui reconnaître ; il s’épuise maintenant à maudire la force, faute de savoir la maîtriser.
    De bonnes âmes vont disant que cela est un mal. Nous ne savons pas si cela est un mal, mais nous savons que cela est. La conclusion est qu’il faut s’en arranger. Il suffit alors de connaître ce que nous voulons. Et ce que nous voulons justement c’est ne plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l’esprit.
    C’est une tâche, il est vrai, qui n’a pas de fin. Mais nous sommes là pour la continuer. Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l’Histoire. Je crois du moins que les hommes n’ont jamais cessé d’avancer dans la conscience qu’ils prenaient de leur destin. Nous n’avons pas surmonté notre condition, et cependant nous la connaissons mieux. Nous savons que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction et faire ce qu’il faut pour la réduire. Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à résoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.
    Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N’écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait crouler, ce serait après d’autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir. « Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur. » Voilà une pensée saine et immédiatement applicable. Il y a beaucoup de choses aujourd’hui qui méritent ce coup de pied.
   Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.
    Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagnerons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui.
    Mais où sont les vertus conquérantes de l’esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient. Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

   Albert Camus est un journaliste et écrivain français né en Algérie. Rédacteur en chef du journal Combat à la Libération, auteur de plusieurs romans, essais et pièces de théâtre (L'Etranger, La Peste, Les Justes, Caligula, L'Homme révolté), il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1957. Sa philosophie de l'absurde, exposée dans Le mythe de Sisyphe, fait de lui un humaniste lucide sur l'extrême dureté du monde. Les Amandiers est un texte extrait du recueil de réflexions L'été.


Après l’attaque survenue mardi 4 avril à Khan Cheikhoun, une localité du nord-ouest de la Syrie.
Après l’attaque survenue le mardi 4 avril à Khan Cheikhoun,
localité du nord-ouest de la Syrie.

   Ce mercredi 5 avril 2017, la majorité des pays occidentaux condamnent une fois de plus la violence utilisée par le régime de Bachar Al-Assad contre des civils et rebelles syriens. Il s’agirait d’une nouvelle attaque chimique au gaz sarin, dont le bilan provisoire serait d’environ 70 morts et une centaine de blessés selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).
   En août 2013, déjà, une attaque chimique du même type avait fait 1400 morts dans la banlieue de Damas. Malgré le franchissement de la « ligne rouge », et au grand regret de la France, Barack Obama s’était refusé à intervenir dans ce conflit. Depuis, la Russie de Vladimir Poutine est pleinement entrée dans le terrible échiquier géopolitique du Moyen-Orient et bloque encore aujourd’hui toute résolution de l’ONU condamnant Bachar Al-Assad.


Pour aller plus loin : 
- sur l'attaque chimique en Syrie, le site internet du Monde propose un questions-réponses autour de la résolution de l'ONU et d'une possible impunité de Bachar Al-Assad (ici).
- la très belle bande-dessinée de Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomès, La Dame de Damas (ici)
- sur l'écriture d'Albert Camus dans Noces et L'été, un article de l'universitaire Michèle Monte (ici)


"Ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l'esprit. C'est une tâche il est vrai qui n'a pas de fin. Mais nous sommes là pour la continuer" Albert Camus

Raphaël

PS : un excellent billet de Johan Hufnagel raconte l'élaboration de la Une de Libération du jeudi 6 avril 2017 (ici). A ne pas manquer.

L'histoire de cette une qui nous hante

samedi 25 mars 2017

La peur de l'autre : les contre-feux de la littérature et de la culture

 
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Dessin d'Alex à la mémoire du petit Alan Kurdi, 3 ans,
retrouvé mort sur une plage turque le 2 septembre 2015.

   Un précédent article sur "La littérature face à la crise des migrants" (ici) avait ouvert ce blog à l'idée que nos choix de lectures (mais aussi de films, de documentaires, de chansons...) pouvaient nous armer d'outils artistiques et intellectuels pour faire face à l'indifférence et au retour en force de la xénophobie. Inutile d'éviter ce mot qui fâche : la peur de l'autre, de l'étranger, gagne les esprits et les cœurs, s'invite sur les plateaux de télévision et son ombre s'allonge jusqu'aux portes du pouvoir.

   "Nous armer". Il semble en effet que le temps est venu de retrouver l'esprit qui animait Albert Camus dans ses articles pour le journal Combat (paru de la Libération en 1944 à 1974) et dans plusieurs de ses romans (La Peste, 1947). Car, à moins de se persuader que tout ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux n'est qu'une sinistre farce, il nous faut d'urgence sortir de notre silence et de notre neutralité confortable qui laissent l'échiquier totalement ouvert aux pions bruns de l'adversaire.

     Voici donc un second partage de lectures récentes sur ce thème inépuisable. Il vise à réactiver notre empathie - et si besoin notre colère - pour éviter que le flux médiatique ininterrompu des drames de l'immigration en méditerranée ne finisse par épuiser notre sentiment et surtout notre capacité de révolte.


> Une stimulante réflexion philosophique de terrain

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   Dans leur essai intitulé La Fin de l'hospitalité - Lampedusa, Lesbos, Calais... jusqu'où irons-nous ? aux éditions Flammarion, Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc articulent enquête de terrain et réflexion historique et philosophique pour faire l'état des lieux de l'hospitalité en Europe.
   Leur postulat de départ est qu'il existe deux grands modèles d'hospitalité dans l'histoire. L'hospitalité éthique renvoie au fait que de simples citoyens ouvrent la porte de leur maison à l'étranger et accueillent cette hôte avec une générosité sans calcul. C'est cette démarche spontanée et bienveillante que chantait Brassens dans "Jeanne" (ici). Même constat dans le téléfilm complexe et riche Maman est folle (2007) de Jean-Pierre Améris. L'interprétation tout en sensibilité et justesse d'Isabelle Carré nous fait suivre la folle entreprise d'une mère de famille décidant de porter secours aux migrants de la jungle de Calais ... en y perdant tous ses repères. Cette trajectoire vers l'abîme et le délit d'entraide qui frappe l'autre personnage féminin du film, formidablement joué par Christine Murillo, nous montrent bien que si l'hospitalité éthique et citoyenne est utile et nécessaire, elle ne peut durablement se substituer à une action coordonnée des pouvoirs publics. Il faut donc questionner le second modèle de l'hospitalité politique qui naît avec les Lumières au XVIIIe siècle. Cette forme d'hospitalité est structurée autour de normes juridiques et de traités internationaux qui font de la migration et de l'asile des droits humains fondamentaux protégés par les démocraties. On trouve sur le site internet du Ministère de l'Intérieur des références précises aux grands principes du droit d'asile garantis par le préambule de la Constitution de 1958 :

« tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République »
    On peut lire également sur le site (ici) que "Le devoir de protection des personnes menacées dans leur pays marque la législation nationale qui repose sur 4 principes : une protection élargie, un examen impartial de la demande d’asile, un droit au maintien sur le territoire ainsi qu’à des conditions d’accueil dignes pendant toute la durée de l’examen."


   Cependant c'est bien cette hospitalité politique qui recule presque partout aujourd'hui dans les démocraties européennes, à l'exception notable de l'Allemagne qui sous l'impulsion d'Angela Merkel a souhaité ouvrir ses frontières aux réfugiés. Avant de subir les critiques acerbes des partis populistes (Alternative Für Deutschland, le Front national en France) ou de Donald Trump. Or, pour les auteurs de cet essai, "on ne peut pas construire une politique d'accueil sans avoir derrière soi une partie des citoyens". Leur réflexion interroge et se prolonge donc logiquement vers la façon dont nos démocraties permettent ou au contraire entravent la participation politique des citoyens au processus de décision.


   Une première approche brève, mais instructive, de ce livre peut être faite à partir d'une interview réalisée par les Inrockuptibles (n°1103 du 18 au 24 janvier 2017) et/ou en écoutant l'émission La Grande table sur le site de France Culture.

Interview les Inrocks page 1
Interview les Inrocks page 2
Interview les Inrocks page 3
Interview les Inrocks page 4

Emission La Grande table - Migrants : le secours a-t-il remplacé l'accueil ? du 18/01/17 (ici).


> Une bande-dessinée salutaire

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Asylum : En latin, asile. Du grec άσυλον (ásulon), lieu inviolable.
1.      Lieu de refuge privilégié pour les personnes persécutées.
2.      Établissement de bienfaisance où l’on recueille des personnes dans le besoin pour leur dispenser de l’assistance.

3.      Abri, protection, secours.

   Dans sa bande-dessinée Asylum, l'auteur espagnol Javier De Isusi construit son récit en entrecroisant les souvenirs d'une grand-mère contrainte à l'exil lors de la guerre civile espagnole (1936-1939) et la parole de migrants d'aujourd'hui ayant fui leur pays pour différentes raisons (la guerre, la répression à l'égard des homosexuels, l'esclavage sexuel, les mariages forcés).

Trois planches sur l'itinéraire d'une africaine :
planche 1
planche 2
planche 3

     La grande réussite de ce travail vient de l'empathie que crée la bande-dessinée à l'égard de ses principaux protagonistes. Il est bouleversant d'apprendre par exemple de quelle manière honteuse la France a organisé "l'accueil" des réfugiés espagnols fuyant le régime de Franco. Retenus prisonniers sur une plage entre la mer et des fils de fer barbelés gardés par des soldats, de nombreux espagnols moururent de froid, de faim ou de maladie (typhoïde, pneumonie, dysenterie, tuberculose).


   Certes, on pourrait objecter qu'il ne s'agit là que d'une bande-dessinée, qui plus est écrite par un auteur espagnol. Pour lever ces doutes compréhensibles, on lira l'article du site du musée de l'histoire de l'immigration (Palais de la porte dorée, Paris) consacrée à la "Retirada", en clair à l'exil espagnol (ici). On y trouvera par exemple ceci :

" Ces réfugiés ne bénéficient pas d’un accueil optimal. En dépit du soutien de la gauche et des tenants d’une attitude humaniste, la France de 1939 est loin d’être pour les Espagnols la République sœur dont ils espéraient obtenir réconfort et soutien. Rongée par la crise économique, en proie aux sentiments xénophobes, repliée sur elle-même, la société française offre aux réfugiés un accueil plus que mitigé. Avant même la Retirada, plusieurs décrets-lois ont été édictés par le gouvernement Daladier, dont celui du 12 novembre 1938 qui prévoit l’internement administratif des étrangers "indésirables", c’est-à-dire susceptibles de troubler l’ordre public et la sécurité nationale. Les Espagnols sont les premiers à subir les conséquences de cette politique nouvelle en direction des populations allogènes. [...]


Les conditions de vie dans ces camps, que les autorités françaises nomment elles-mêmes, en 1939, "camps de concentration", sont extrêmement précaires (début février 1939, à l’occasion d’une conférence de presse à propos du camp d’Argelès, le ministre de l’Intérieur Albert Sarraut s’exprime en ces termes : "le camp d’Argelès sur Mer ne sera pas un lieu pénitentiaire, mais un camp de concentration. Ce n’est pas la même chose", in Geneviève Dreyfus-Armand, Émile Temime, Les Camps sur la plage, un exil espagnol, Paris, éditions Autrement, 1995, 141 p.). "

   Contrairement à la France, ce sont donc des pays d'Amérique Latine (Venezuela, Mexique) qui ont mis en place une véritable politique d'accueil aux réfugiés espagnol (les basques notamment). A l'heure où la stigmatisation du peuple mexicain va bon train, un peu d'histoire en bande-dessinée ne peut pas faire de mal...



   On l'aura compris, la bande-dessinée d'aujourd'hui a énormément grandi et ose s'attaquer à des sujets économiques, politiques et sociaux brûlants d'actualité. C'est le travail qu'entreprend La Revue dessinée depuis son premier numéro de l'automne 2013 (parution trimestrielle). L'équipe de la Revue a eu la bonne idée de mettre en accès libre un reportage dessiné du numéro 7 (printemps 2015) intitulé Les frontières de la honte. Pas de demi-mesure quand il s'agit de choisir un titre sur l'actuelle politique européenne à l'égard des migrants... Sociologie, littérature et bande-dessinée de combat !

Le reportage en ligne (ici)


   Pour compléter ce rapide tour d'horizon, et pour alimenter sans cesse nos lectures sur le sujet, il est possible de piocher dans la liste thématique proposée par le site Babelio (ici) ou de fouiller dans l'excellent blog Le petit journal des profs (ici). Mon coup de cœur ? Un roman graphique, Là où vont nos pères de Shaun Tan (Dargaud 2010). Une épopée graphique d'un migrant vers un pays imaginaire au lyrisme fantastique inégalé.
    Une collègue avisée m'a également fait découvrir une création radiophonique sur le thème de l'immigration. J'ai écouté le début de cet "Oratorio", c'est tout simplement ... beau. En plus j'ai appris un nouveau mot pour élargir ma piètre culture musicale :

Oratorio : Genre musical dramatique, généralement sacré, non représenté, pour soli, chœurs et instruments (Larousse).
Oratorio de Cécile Wajsbrot (romancière et essayiste française) émission L'Atelier fiction sur France Culture (14/02/17)

Livres... films et musiques en tête,
Le cœur ouvert à ceux et celles qui souffrent
Résistance et fraternité

Raphaël


PS : j'oubliais... Arte diffuse Le Havre (2011) du réalisateur finlandais Aki Kaurismäki, mercredi 29 mars à 20h55, suivi du documentaire Il était une fois... "Le Havre" pour resituer le film dans son contexte. Indispensable !

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Et pour continuer à enrichir le cœur et l'esprit :

   Au cinéma, le dernier film d'Aki Kaurismäki, L'autre côté de l'espoir, porte également sur la crise des réfugiés. Dans le plus pur style caustique et décalé du réalisateur finlandais, il raconte de quelle manière un restaurateur et ses employés prennent sous leur protection un réfugié syrien qui n'a pu obtenir le droit d'asile en Finlande. Un bijou de cinéma, une fois de plus, et surtout un engagement renouvelé de l'auteur de L'Homme sans passé pour donner une autre vision des migrants et déclarer sa flamme aux "petites gens".

   Dans un autre style, l'exposition photographique de Samuel Bollendorff, La Nuit tombe sur l'Europe, sera présentée sous la Canopée des Halles à Paris du 15 avril au 11 mai. Ce travail photographique est accompagné d'un documentaire de 15 mn avec un texte lu par Catherine Deneuve.
Plus de détails ici.