Affichage des articles dont le libellé est Extraits de textes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Extraits de textes. Afficher tous les articles

dimanche 11 juin 2017

L'Enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi


EXTRAITS DE TEXTE


Résultat de recherche d'images pour "l'enfant qui mesurait le monde"


Extrait 1 en lien avec le thème de la Danse (p.55) :

« Une fois à bord, il lui restait encore une heure de trajet jusqu’au point de pêche, une heure encore pour dérouler la ligne mère et la lester des ancres secondaires – une vingtaine de pierres plates prises dans des anses de corde qui assuraient sa stabilité -, après quoi elle allait dans la crique la plus proche attendre trois ou quatre  heures, le temps que les poissons mordent. C’était, de loin, son moment préféré, le seul de toute la journée qu’elle aimait vraiment. Elle le consacrait à son « tourbillon ». Heureusement qu’il y avait le tourbillon…Trois ou quatre heures à écouter la voix âpre et déchirante de Sotia Bellou et à tourbillonner dans un abandon total sur le petit espace de pont qui n’était pas encombré. Elle mettait la musique à plein volume et, seule dans la crique, dansait le rebetiko, la danse des hommes malheureux. Les bras levés au niveau des épaules, les yeux au sol, elle suivait le rythme lent de la musique, esquissait un pas de côté, un autre en avant, sautait, faisait un pas de côté encore, puis un autre en arrière et ainsi de suite. Elle s’esquintait à tourner et tourner encore, els yeux au sol, jusqu’à ce que vienne le temps de relever la palangre. Elle tourbillonnant ainsi chaque nuit ou chaque aube, selon la saison et par tout temps. Sotira Bellou chantait le désespoir, ou plutôt, elle le hurlait, et Maraki se disait qu’elle le chantait pour elle, pour ceux dont l’horizon était sans horizon, et elle lui répondait en tourbillonnant au rythme de sa plainte. »


Extrait 2 en (re)pensant aux coquelicots (p.152-153) :

« Je ne t’ai pas raconté ma première visite. Je prends la route du bord de mer, j’aperçois le théâtre et gravis le sentier qui mène à la scène, disons : à ce qu’a dû être la scène. Et là, papa, le choc. Le théâtre entier, de bas en haut, est submergé de coquelicots. Il y en a partout ? Le long des allées, au pied des pierres, entre les stelles, partout ! Des coquelicots comme je n’en ai jamais vu ! Immenses ! Et rouges, papa, rouges ! D’un rouge si chaud ! Il y en a des milliers, peut-être des dizaines de milliers ! Je regarde le théâtre qui m’entoure et j’ai le sentiment de me trouver au cœur d’un immense brasier.
Je vais nager dans une crique qui s’appelle Saint-Séraphin. C’est chaque fois le même miracle…je pense à un problème, peu importe lequel, et les idées se mettent en place d’elles-mêmes. Tout s’enchaine comme par miracle. Ce que je pense est fondé, logique, raisonnable. Un sentiment délicieux me pénètre, que je n’ai jamais connu, un bien-être physique mêlé à une agilité de l’esprit, comme si la beauté qui m’entoure avait pénétré mon âme.
[…]
Hier je vais prendre un café et voilà que [Grigoris] m’apporte un poème d’un certain Sikelanos. Et devine ! Le poème parle d’Argos et de brasier ! […]
Terre d’Argos, ocre embrasé,
Ardant sous le soleil comme fer rougi
Dans le brasier des grands coquelicots. »


Gaëlle

samedi 8 avril 2017

Si c'est un homme de Primo Levi (1947)

EXTRAITS DE TEXTES

Résultat de recherche d'images pour "primo levi"
Primo Levi (1919-1987)

SI C'EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne reconnaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme un grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

   Primo Levi est né à Turin en 1919. En 1942, après des études de chimie, il s'installe à Milan. Il est arrêté comme résistant en février 1944, puis déporté à Auschwitz, où il restera jusqu'en janvier 1945, date de la libération des camps par les Soviétiques. La guerre finie, il épouse Lucia Morpugo, dont il aura deux enfants, et prend la direction d'une entreprise de produits chimiques. Parallèlement, il commence à écrire.
Son premier livre, Si c'est un homme, paru en 1947, le journal de sa déportation, est l'un des tout premiers témoignages sur l'horreur d'Auschwitz. Publié à l'origine dans une petite maison d'édition italienne, ce n'est que dix ans plus tard qu'il est mondialement reconnu comme un chef d'oeuvre. Le poème reproduit ici se situe dans le livre entre la préface de l'auteur et le premier chapitre intitulé sobrement Le Voyage.
   Primo Levi est également l'auteur d'une douzaine d'ouvrages, de récits, de nouvelles. Les naufragés et les rescapés (1986), son dernier livre, le plus sombre et le plus pessimiste parut juste avant que l'auteur ne se donne la mort en 1987.

   Le centre Primo Levi organise depuis le samedi 1er avril 2017 une campagne de sensibilisation contre la xénophobie et pour informer sur les aspects positifs de l'accueil des réfugiés en France et en Europe. Cette campagne s'intitule "Poison d'avril" pour traduire l'idée que la peur de l'autre est un véritable poison.

Covers

Plus de détails ici. Ainsi qu'une pétition initiée par le Centre Primo Levi pour une meilleure politique d'accueil des réfugiés, victimes de la torture et des conflits politiques (ici).

Agenda :
France 5 diffuse deux documentaires sur la jungle de Calais mardi 11 avril 2017.
20h50 : Après la jungle de Julien Launay (65 mn)
21h55 : Calais, les enfants de la jungle de Thomas Dandois et Stéphane Marchetti (60 mn).
Ce film présente de façon bouleversante la situation des enfants mineurs isolés dans la jungle de Calais avant son démantèlement par les autorités françaises. Les artistes ont pris leur part dans ce documentaire indispensable : l'acteur et réalisateur Mathieu Kassovitz assure la voix off, les aquarelles poétiques de Cyrille Pomès (dessinateur de La Dame de Damas et auteur d'une Bd interactive avec Arte, intitulée No man's land) accompagnent les douloureux récits de ces enfants violentés et déracinés, tandis qu'Emily Loiseau (qui était présente au festival Mythos de Rennes) a composé la musique. Chapeau bas et merci à eux, autant qu'aux auteurs de ces documentaires.


L'équipe du café littéraire de Le Verger

mercredi 5 avril 2017

Les Amandiers d'Albert Camus (1940)

EXTRAITS DE TEXTES

Résultat de recherche d'images pour "albert camus"
Albert Camus (1913-1960)


   « Savez-vous, disait Napoléon à Fontanes, ce que j’admire le plus au monde ? C’est l’impuissance de la force à fonder quelque chose. Il n’y a que deux puissances au monde : le sabre et l’esprit. À la longue le sabre est toujours vaincu par l’esprit. »
    Les conquérants, on le voit, sont quelques fois mélancoliques. Il faut bien payer un peu le prix de tant de vaine gloire. Mais ce qui était vrai, il y a cent ans, pour le sabre, ne l’est plus autant, aujourd’hui, pour le tank. Les conquérants ont marqué des points et le morne silence des lieux sans esprit s’est établi pendant des années sur une Europe déchirée. Au temps des hideuses guerres des Flandres, les peintres hollandais pouvaient peut-être peindre les coqs de leurs basses-cours. On a oublié de même la guerre de Cent ans et, cependant, les oraisons des mystiques silésiens habitent encore quelques cœurs. Mais aujourd’hui les choses ont changé, le peintre et le moine sont mobilisés : nous sommes solidaires de ce monde. L’esprit a perdu cette royale assurance qu’un conquérant savait lui reconnaître ; il s’épuise maintenant à maudire la force, faute de savoir la maîtriser.
    De bonnes âmes vont disant que cela est un mal. Nous ne savons pas si cela est un mal, mais nous savons que cela est. La conclusion est qu’il faut s’en arranger. Il suffit alors de connaître ce que nous voulons. Et ce que nous voulons justement c’est ne plus jamais nous incliner devant le sabre, ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l’esprit.
    C’est une tâche, il est vrai, qui n’a pas de fin. Mais nous sommes là pour la continuer. Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l’Histoire. Je crois du moins que les hommes n’ont jamais cessé d’avancer dans la conscience qu’ils prenaient de leur destin. Nous n’avons pas surmonté notre condition, et cependant nous la connaissons mieux. Nous savons que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction et faire ce qu’il faut pour la réduire. Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à résoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.
    Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l’esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d’une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N’écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait crouler, ce serait après d’autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir. « Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur. » Voilà une pensée saine et immédiatement applicable. Il y a beaucoup de choses aujourd’hui qui méritent ce coup de pied.
   Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvriraient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.
    Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagnerons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays éclatants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le courage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sauver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’esprit, il suffit de travailler pour lui.
    Mais où sont les vertus conquérantes de l’esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient. Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

   Albert Camus est un journaliste et écrivain français né en Algérie. Rédacteur en chef du journal Combat à la Libération, auteur de plusieurs romans, essais et pièces de théâtre (L'Etranger, La Peste, Les Justes, Caligula, L'Homme révolté), il reçoit le prix Nobel de Littérature en 1957. Sa philosophie de l'absurde, exposée dans Le mythe de Sisyphe, fait de lui un humaniste lucide sur l'extrême dureté du monde. Les Amandiers est un texte extrait du recueil de réflexions L'été.


Après l’attaque survenue mardi 4 avril à Khan Cheikhoun, une localité du nord-ouest de la Syrie.
Après l’attaque survenue le mardi 4 avril à Khan Cheikhoun,
localité du nord-ouest de la Syrie.

   Ce mercredi 5 avril 2017, la majorité des pays occidentaux condamnent une fois de plus la violence utilisée par le régime de Bachar Al-Assad contre des civils et rebelles syriens. Il s’agirait d’une nouvelle attaque chimique au gaz sarin, dont le bilan provisoire serait d’environ 70 morts et une centaine de blessés selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).
   En août 2013, déjà, une attaque chimique du même type avait fait 1400 morts dans la banlieue de Damas. Malgré le franchissement de la « ligne rouge », et au grand regret de la France, Barack Obama s’était refusé à intervenir dans ce conflit. Depuis, la Russie de Vladimir Poutine est pleinement entrée dans le terrible échiquier géopolitique du Moyen-Orient et bloque encore aujourd’hui toute résolution de l’ONU condamnant Bachar Al-Assad.


Pour aller plus loin : 
- sur l'attaque chimique en Syrie, le site internet du Monde propose un questions-réponses autour de la résolution de l'ONU et d'une possible impunité de Bachar Al-Assad (ici).
- la très belle bande-dessinée de Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomès, La Dame de Damas (ici)
- sur l'écriture d'Albert Camus dans Noces et L'été, un article de l'universitaire Michèle Monte (ici)


"Ne plus jamais donner raison à la force qui ne se met pas au service de l'esprit. C'est une tâche il est vrai qui n'a pas de fin. Mais nous sommes là pour la continuer" Albert Camus

Raphaël

PS : un excellent billet de Johan Hufnagel raconte l'élaboration de la Une de Libération du jeudi 6 avril 2017 (ici). A ne pas manquer.

L'histoire de cette une qui nous hante

vendredi 10 mars 2017

Vivre à présent de Nadine Gordimer (2012)

EXTRAITS DE TEXTES

Résultat de recherche d'images pour "zéro nel"
Zéro, de Karel Nel (2002)
Tableau choisi par l'auteure pour la couverture de son roman.

Extrait 1 – p.419-21

Dans cet extrait, Jabu, femme noire, ancienne combattante de la branche armée de l’ANC1, devenue avocate, fait une étrange rencontre alors qu’elle est coincée dans les embouteillages.

   Les documents sont posés librement sur le siège passager de telle sorte qu’en rentrant chez elle, elle peut jeter un œil à des clauses soulignées lorsqu’elle est arrêtée aux feux rouges.
   Au suivant, elle se trouve à l’arrière d’un entassement de véhicules contraints d’attendre pare-chocs contre pare-chocs, car chaque passage au vert ne laisse qu’une partie d’entre eux poursuivre leur route – c’est une journée de grève, les employés municipaux cette fois, et leur procession a laissé derrière elle des amas d’ordures vomies par leurs camions, qui bloquent la rue parallèle. Rien à faire, mais pour une fois quelque chose – de quoi occuper son impatience, elle peut lâcher le volant et feuilleter les pages de ses cours pour vérifier les notes qu’elle a griffonnées dans la marge sur les points de comparaison trouvés dans les volumes de la bibliothèque du Centre. D’une pression sur un bouton elle baisse sa vitre pour laisser entrer une brise apathique chargée du souffle mauvais des gaz d’échappement, qui lui apporte quand même un peu de fraîcheur – mais autre chose, aussi, une respiration douloureuse et – une vision, une injonction.
   La bouche ouverte.
   Trou béant au fond duquel l’index d’une main pointe vers la paroi de la gorge, là où la nourriture est ingérée. Dans les rues de la ville, on rencontre souvent des hommes en embuscade qui se frottent l’estomac, en dessinant de grands cercles, pour signifier la faim, dont certains, à l’évidence, ont au moins trouvé de quoi boire. Ceci, ceci, c’est un index aux jointures décharnées qui poignarde l’air encore et encore, désignant à travers la bouche vide le gosier vide. Son propriétaire n’est rien derrière ses mâchoires qui déforment le reste des traits ; un homme sans visage. Ce doigt tendu la frappe comme une version ultime de ce geste dont on se sert, pointé dans l’air, pour mettre un terme aux querelles. L’inutilité de sa réponse lui arrache un grognement : tirer son sac à main de sous les cours destinés à l’immigration et ouvrir maladroitement la fermeture éclair du porte-monnaie – et soudain les klaxons se mettent à beugler, agressifs, les voitures devant elle s’ébranlent, le retour du feu vert leur est enfin destiné, le conducteur du bus derrière elle jette ses coudes au ciel, le casque d’astronaute d’un motard lui crache Démarre putain, démarre – son pied retombe sur l’accélérateur, la bouche bée glisse hors de l’encadrement de la vitre, cette relique, cette ombre de ce qu’ils sont tous, dans leurs voitures, une seule et même chair, doit s’éclipser déjà en se faufilant entre tous ces gens, leur ruée. S’il était renversé, tout le monde se retrouverait de nouveau coincé. Etre mort, c’est une chose. A peine vivant, une autre.


Extrait 2 – p.446-49

2009. Jour de l’élection présidentielle en Afrique du Sud vécu par les principaux personnages du roman.

   L’ouverture assourdissante de ce jour d’élection couvre tout le reste, même s’il se répète à lui-même qu’il n’assistera pas à ce qui viendra après. Le Secrétaire Général du parti – leur parti, à Jabu et à lui, celui des Mkize – évoque la fuite des cerveaux, les travailleurs qualifiés profitent selon lui des opportunités offertes par l’appartenance du pays à une économie mondialisée.
   Rien à voir avec cette ombre qui plane : le nouveau président, qui atteint des sommets de popularité aux yeux de l’homme du peuple, sera un président sur lequel pèsent soixante-douze chefs d’inculpation pour fraude et corruption ?
   Elle a découvert que 20 pour cent des gens vivant dans l’église méthodiste et les dortoirs de fortune dressés sur les trottoirs ne sont pas des réfugiés venus du Zimbabwe ou d’un autre pays, mais des Sud-Africains sans ressources, l’index tendu à travers la bouche béante.
   L’affaire de corruption concernant Zuma ne s’est-elle pas envolée dans le vent des reports.
 « Des appels ont été lancés pour qu’une commission examine les décisions de la Cour constitutionnelle. » Brandissant non pas la mitraillette de sa chanson mais l’arme des valeurs chrétiennes, Zuma accuse les juges de « se comporter quasiment comme s’ils étaient proches de Dieu ». Et dans le même cycle de la vie de ce pays, le Syndicat National des Ouvriers Métallurgistes exige la nationalisation d’une compagnie minière appartenant au vétéran de la Lutte [contre l’apartheid] Tokyo Sexwale, et à Patrick Patrice Motsepe : des noirs, deux hommes parmi les plus riches d’Afrique du Sud. Des Frères trahissant les idéaux égalitaires de l’ANC1 ? L’Afrique du Sud – économie mixte – demeure en grande partie une société capitaliste – dans laquelle, certes, les lois empêchant l’émergence d’une classe d’entrepreneurs noirs ont été abolies.
   Une voix, jaillie de sous le capot de la voiture. « On ne peut pas s’en prendre aux profiteurs blancs sans dénoncer aussi les noirs. Deux poids, deux mesures. » L’ami de Peter Mkize, qui s’est joint aux camarades de la Banlieue pour donner son avis sur les problèmes d’accélération dont souffre la voiture de Blessing, est l’un de ceux qui sont à la fois membres de l’ANC et du Parti communiste sud-africain, le SAPC. « Nous n’exempterons pas la trahison de classe des frères qui profitent du système capitaliste. »
   Peter sait où il se situe. Pas d’offense possible entre eux, pas de contradiction dans le programme de l’alliance créée autour de l’ANC. « Qui soutient le contraire, nous sommes tous égaux à présent, qu’on soit dans le camp des exploiteurs ou des exploités, pas vrai, aih, qu’on commette les péchés ou qu’on les subisse, nous avons tous le droit de vote. Les ouvriers ont toujours le même patron, qu’il soit noir comme nous ou blanc comme Stevie.
  - Ja, tout ça, on l’a entendu (veut-il dire : même sous le capot du moteur ?). Eish, mon vieux, on sait bien, les capitalistes noirs génèrent de nouvelles richesses, bla-bla-bla, c’est ce que nous disent les capitalistes blancs, c’est ça, ils créent des emplois, ils doivent payer des impôts qui apportent plus d’argent pour les aides sociales, les femmes pauvres ont de quoi nourrir leurs enfants… »
   Isa et Jabu sortent les rejoindre, apportant le café et des tasses sur un plateau ; Jabu apporte aussi les chiffres. « L’inégalité a augmenté de plus de 14 pour cent, par rapport à ce qu’elle était deux ans après les premières élections multiracales2… (Comme pour souligner son propos, un coup de klaxon ébranle l’intérieur du moteur, où l’ami de Peter a dû toucher la mauvaise pièce.) C’est comme les sirènes qu’on entend dans les manifs pour l’amélioration des services publics. Au Justice Centre, nous avons reçu des rapports indiquant que grâce à leurs accointances politiques, des membres éminents de l’ANC se voient attribuer des contrats pour assurer l’approvisionnement en eau et en électricité des bidonvilles, au détriment d’entreprises pourtant mieux qualifiées, dont les offres sont financièrement plus intéressantes. Nous avons vu des maisons dont le toit a été arraché dès le premier orage. Les gens qui emportent ces contrats publics empochent des millions. Le risque, c’est que les manifestations entraînent un conflit entre les différentes classes noires, Zuma va avoir du pain sur la planche. Oubliez la xénophobie. »
   Curieusement, il la voit toujours comme la voient les autres, quand elle s’exprime d’un point de vue professionnel. Au lieu de cette identité indéfinissable qu’on appelle une épouse. D’autres femmes sont désirables, c’est le fondement de la relation homme-femme, mais aucune autre qu’elle n’aurait pu être, ne pourra jamais être l’identité constituée de tout ce qu’il a trouvé en elle. Il est dans la reconnaissance.
   Jake : « C’est pour ça que le boss doit faire en sorte que toutes les pattes qui le soutiennent soient bien graissées ! »

1. L’ANC (African National Congress) est le parti politique ayant permis aux noirs Sud-Africains de renverser le système de ségrégation raciale que constituait l’apartheid. Fondé en 1912, il fut déclaré hors-la loi en 1960 par le Parti national avant d’être de nouveau autorisé en 1990. Pendant cette clandestinité, l’ANC se dota d’une branche armée à laquelle les deux protagonistes du roman ont appartenu : Umkhonto we Sizwe (Lance de la Nation). Nelson Mandela en était le commandant en chef.

2. Le régime de l’apartheid prend fin en 1994. Nelson Mandela a assuré les années de transition avec Frederik De Klerk  - afrikaner - (1990-94) puis fut président du pays de 1994 à 1999. Lui succèderont Thabo Mbeki (deux mandats 1999-2008) puis Jacob Zuma (2009- ) qui est centre du roman et de cet extrait.


Extrait 3 – p.486-87

   Qu’est-ce qui explique la différence entre ne rien faire du tout et en être arrivé au point, bien malgré soi, où l’on reconnaît que ce en quoi on croyait, ce pour quoi on s’est battu n’a jamais été tant soi peu appliqué – d’accord, ne pouvait l’être – en quinze années de gouvernement – et dégénère à présent de jour en jour. Oh, ce putain de leitmotiv, Une Meilleure Vie, et chaque fois qu’on l’entend, affronter le regard des morts, des camarades qui ont sacrifié leur vie pour le dernier modèle de berline Mercedes, les palais d’hiver ou les villas d’été, les dessous-de-table se chiffrant en millions des contrats d’armement, les appels d’offre truqués pour la construction de logements sociaux dont les murs flambant neufs se fissurent comme un vieux visage. Qui, dans ses pires cauchemars, aurait pu prédire un tel écœurement, une telle absence de choses à faire pour ne pas perdre courage, a luta continua.



Nadine Gordimer en janvier 1980.
Nadine Gordimer en janvier 1980

Nadine Gordimer (1923-2014) est une femme de lettres sud-africaine issue d’une famille bourgeoise et élevée au sein de la communauté blanche anglo-saxonne. Très sensible aux inégalités raciales et aux problèmes sociopolitiques de son pays, elle reçut le prix Nobel de littérature en 1991. Comme André Brink (Une saison blanche et sèche, Un turbulent silence) ou John Maxwell Coetzee (Disgrâce, Michael K, sa vie, son temps), elle fait partie des grands noms de la littérature sud-africaine.

Un article de Rue89 pour aller + loin sur Nadine Gordimer (ici).

Vivre à présent, son dernier roman, est une superbe plongée dans l’Afrique du Sud postapartheid à travers la vie d’un couple mixte, Steve et Jabulile, s’étant rencontrés dans la lutte clandestine contre la ségrégation raciale. A la jonction de l’intime et du politique, son récit recoupe habilement trois sphères : celle de la famille de ce couple mixte (élargie à la relation entre Jabu et son père, son Baba, vivant au KwaZulu) ; celle de « la Banlieue » où vit le couple avec d’anciens militants de l’ANC et une communauté homosexuelle – les Dauphins – l’ensemble formant une classe moyenne progressiste ; et enfin celle de l’état général économique et politique du pays dans le cadre de l’élection de Jacob Zuma. Les pistes de réflexion sont nombreuses, parmi elle on retiendra l’attention portée par l’écrivaine au basculement de la ségrégation raciale vers une société capitaliste profondément inégalitaire. On ressent à la lecture un immense désenchantement lié à l’incapacité des successeurs de Nelson Mandela à réaliser les idéaux de la Lutte.

Roman de l'ailleurs - typique de ce que l'on appelle parfois "la littérature étrangère" -, Vivre à présent possède aussi une formidable dimension universelle grâce à la richesse et à la complexité de ses questionnements : le couple, le désir, l'identité, la famille, les inégalités économiques et sociales, la pauvreté, l'immigration et la xénophobie, le racisme, les idéaux politiques, la lutte pour la démocratie et la justice sociale, la corruption des élites, l'indépendance de la justice, l'égalité des chances dans l'éducation, la dialectique entre tradition et modernité... Au cœur de ce brassage, il est troublant dans certaines pages du roman de se retrouver face à des problématiques très actuelles de la société française, elle aussi rythmée par une campagne présidentielle inédite sur bien des points.




Raphaël

lundi 20 février 2017

Cent poèmes de la Résistance - La rose et le réséda (1943) de Louis Aragon

   EXTRAITS DE TEXTES

Résultat de recherche d'images pour "centpoèmes de la résistance"

   Déniché à l'occasion d'une flânerie à la bibliothèque des Champs libres de Rennes : Cent poèmes de la Résistance d'Alain Guérin (éditions Omnibus, 2008). Un cadeau du hasard en écho au thème du dernier brunch littéraire (05/02).
   Dans la préface, l'auteur de cette anthologie évoque la vieille querelle "le stylo ou la mitraillette" qui culmina dans les attaques contre Aragon, parce que contrairement à René Char, il ne prit jamais d'autres armes que celles de l'encre, de la plume et du papier. Pourtant, Jean Dutour rappelle dans Les Voyageurs du Tupolev (2003) :

"On n'imagine plus aujourd'hui ce qu'avait représenté Aragon en 1943 pour les jeunes résistants dans mon genre. Par la seule vertu de ses poèmes, la France était soudain débarrassée de sa honte. Je suppose que les vaincus de 1870 ressentirent quelque chose de semblable en lisant L'Année terrible. La métamorphose d'Aragon, véhément surréaliste, puis communiste zélé, devenant mystérieusement Victor Hugo, c'est-à-dire modulant sur sa lyre la musique ancestrale de la France, n'était pas la moindre des merveilles. C'est quand il est vaincu et ligoté par le vainqueur qu'un peuple a besoin d'un aède (*)..."
   Un aède désigne un poète grec de l'Antiquité (je découvre le mot), s'accompagnant des mélodies d'une lyre pour chanter ou réciter ses poèmes. Homère en est le plus illustre représentant.

   Ce recueil de poèmes de la Résistance, découpé en cinq parties (poèmes de la Défaite / du Malheur / du Combat / de la Victoire / du Souvenir) offre une large place aux écrits de Louis Aragon, puisque douze de ses poèmes y sont répertoriés (sept pour Paul Eluard, cinq pour Robert Desnos).

   En feuilletant cette anthologie, on mesure quelle fût la place de la poésie dans la longue lutte contre le nazisme. Parmi les 33 textes consacrés aux poèmes du Combat, on trouve La rose et le réséda (p.126) que Louis Aragon dédia à quatre résistants fusillés par l'occupant: Gabriel Péri, député communiste, Honoré D'Estiennes d'Orves, lieutenant de vaisseau parachuté en France, Guy Môquet, jeune militant communiste et Gilbert Dru, militant catholique.


La rose et le réséda

Celui qui croyait au ciel 
Celui qui n'y croyait pas 
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fût de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du cœur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe Qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Nos sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule et se mêle
A la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dîtes flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

   Il y a bien sûr d'autres indispensables et beaux poèmes dans cette anthologie. Mais à l'heure des sanguinaires embrasements des fanatismes religieux, des replis identitaires sur fond de guerre des civilisations, ce texte de Louis Aragon me semble une clef de résistance actuelle et nécessaire.


Raphaël


NB
Un court métrage réalisé par André Michel en 1947 est disponible sur le site de l'Ina (ici). L'ensemble a assez mal vieilli et la musique souligne maladroitement le propos, mais le poème d'Aragon est lu par Jean-Louis Barrault, l'inoubliable mime Baptiste des Enfants du Paradis de Marcel Carné. Sur le boulevard du Crime, c'est toujours l'amour, la beauté et la poésie qui sauvent le monde... ou ce qui peut l'être.

vendredi 27 janvier 2017

La voix sombre de Ryoko Sekiguchi (2015)


EXTRAITS DE TEXTES

Afficher l'image d'origine

"La peur d' "user". 
Dans les histoires de défunts se pose toujours la question de l'usure. On "use" la voix en l'écoutant trop souvent, on "use" l'apparition éphémère de la personne dans une photographie en la regardant tous les jours. On "use" la tristesse, on "use" la disparition, et la disparition même, usée, finit par disparaître à son tour. L'usure est la seule façon de repousser la "disparition". Reste le monde, sans disparition, mais sans apparition non plus. Un monde morne, règne de l'absence.
Les gens ont peur d' "user". Ils ont peur d' "user" leur tristesse, s'il s'agit d'un être aimé. Plutôt être assailli par le chagrin et la "disparition" que de se rendre au monde de l'oubli et de l'absence généralisée. Un ami garde une cassette audio contenant un enregistrement de la voix de son père décédé, mais l'écoute peu, par crainte de l' "user". D'autres conservent des recettes de cuisine réalisées jadis par leur grand-mère mais les reproduisent rarement, de peur que ces plats, exceptionnels dans leur souvenir, ne déchoient au rang des plats ordinaires. Ou que le résultat échoue à restituer le goût d'autrefois. Alors, ce n'est pas tant le savoir-faire qui est en cause ; c'est le temps écoulé depuis la mort de la cuisinière, temps qui a accompli son oeuvre et modifié le goût des vivants, "usés" à leur tour.
Pareils à la petite vendeuse d'allumettes, nous désirons à toute force provoquer l'apparition de ceux qui nous ont quittés ; à cet effet, tous les supports sont bons. Mais chaque fois qu'on y recourt, les allumettes dans la boîte diminuent. Et pour finir, il n'y a plus d'image du tout."   pp 35-37



     Ce texte très sensible de l'écrivaine japonaise Ryoko Sekiguchi - déjà évoquée dans ce blog - semble ne pas laisser beaucoup d'espoir pour entretenir le souvenir vivace des défunts que nous avons aimés. Par certains aspects, il touche à une puissante vérité sur l' "usure" de la disparition.
    Mais il y a heureusement les accidents - au sens de hasards - des rencontres humaines et artistiques que nourrissent la vie, le cinéma, la littérature, la musique, la photographie, la peinture... Sans prévenir, ces fulgurants accidents réactivent au fond de nos mémoires une présence qui peut s'imposer de nouveau à nous. Un instant, un baiser, volés à l'oubli. Une conversation intime avec une voix jaillie d'une source inconnue. Cette puissance des émotions est une clef magique que nous perdons et retrouvons au grès de nos vies, de nos déambulations. Il nous suffit de faire confiance à nos sens et de créer la disponibilité nécessaire pour que ces visites soient rendues possibles.


   L'écriture de Ryoko Sekiguchi, riche et complexe de ses douces contradictions, sait d'ailleurs à merveille faire sentir ces possibles apparitions pleines de promesses :

    "On écoute cette voix toujours "présente", qui est la présence même. Le choc initial est certes moins vif, mais passée l'impression d'"usure", à peine quelques secondes, et le présent revient, indélébile.
    Il est étrange de dire du présent qu'il "revient", comme s'il se trouvait quelque part, en un lieu qui n'est pas le présent. Ou bien, on le voit comme une apparition du présent qui, en fait, serait toujours existant."   pp 38-39


    "La pensée de la personne fait ressac, revient par à-coups. Comme cherchant à la retenir. Comme pour nous imposer de partager cette pensée, et ce faisant, lui imposer à son tour de rester de notre côté."   p.41


mardi 13 décembre 2016

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig (1927) - Les mains


EXTRAITS DE TEXTES

Afficher l'image d'origine

    Donc, ce soir-là, étant entrée au Casino, après être passée devant deux tables plus qu’encombrées et m’être approchée d’une troisième, au moment où je préparais déjà quelques pièces d’or, j’entendis, avec surprise, à cet instant de pause entièrement muette, pleine de tension et dans laquelle le silence semble vibrer, qui se produit toujours lorsque la boule déjà prête à s’immobiliser n’oscille plus qu’entre deux numéros – j’entendis, disais-je, tout en face de moi un bruit singulier, un craquement et un claquement, comme provenant d’articulations qui se brisent. Malgré moi, je regardai étonnée de l’autre côté du tapis. Et je vis là (vraiment, j’en fus effrayée !) deux mains comme je n’en avais encore jamais vues, une main droite et une main gauche qui étaient accrochées l’une à l’autre, comme des animaux en train de se mordre, et qui se serraient et s’opposaient farouchement, d’une manière si âpre et si convulsive que les articulations des phalanges craquaient avec le bruit sec d’une noix que l’on casse.

    C’étaient des mains d’une beauté très rare, extraordinairement longues, extraordinairement minces, et pourtant traversées de muscles extrêmement rigides – des mains très blanches, avec, au bout, des ongles pâles, aux dessus nacrés et délicatement arrondis. Je les ai regardées toute la soirée, oui, je les ai regardées avec une surprise toujours nouvelle, ces mains extraordinaires, vraiment uniques ; mais ce qui d’abord me surprit d’une manière si terrifiante, c’était leur fièvre, leur expression follement passionnée, cette façon convulsive de s’étreindre et de lutter entre elles. Ici, je le compris tout de suite, c’était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts, pour qu’il ne fît pas exploser son être tout entier. Et maintenant…, à la seconde où la boule tomba dans le trou avec un bruit sec et mat et où le croupier cria le numéro…, à cette seconde les deux mains se séparèrent soudain l’une de l’autre, comme deux animaux frappés à mort d’une même balle.

    Elles tombèrent, toutes les deux, véritablement mortes et non pas simplement épuisées ; elles tombèrent avec une expression si accusée d’abattement et de désillusion, comme foudroyées et à bout, que mes paroles sont impuissantes à le décrire. Car jamais auparavant et jamais plus depuis lors je n’ai vu des mains si parlantes, dans lesquelles chaque muscle était comme une bouche et où la passion sortait presque tangiblement par tous les pores.

    Pendant un moment, elles restèrent étendues toutes les deux sur le tapis vert, telles des méduses échouées sur le rivage, veules et sans vie. Puis l’une d’elles, la droite, se mit péniblement à relever la pointe de ses doigts ; elle trembla, elle se replia, tourna autour d’elle-même, hésita, décrivit un cercle et finalement saisit avec nervosité un jeton qu’elle fit rouler d’un air perplexe entre l’extrémité du pouce et celle de l’index, comme une petite roue. Et soudain cette main s’arqua comme une panthère en faisant félinement le gros dos et elle lança ou plutôt elle cracha presque le jeton de cent francs qu’elle tenait, au milieu du carreau noir. Aussitôt, comme sur un signal, l’agitation s’empara aussi de la main gauche qui était restée inerte ; elle se souleva, glissa, rampa même, pour ainsi dire, vers la main fraternelle toute tremblante,  que son geste de lancement semblait avoir fatiguée, et toutes deux étaient maintenant frémissantes l’une à côté de l’autre ; toutes deux, pareilles à des dents qui, dans le frisson de la fièvre, claquent légèrement l’une contre l’autre, tapaient sur la table avec leurs articulations, sans faire de bruit. Non, jamais, jamais encore, je n’avais vu des mains ayant une expression si extraordinairement parlante, une forme si spasmodique d’agitation et de tension. Tout le reste de ce qui se passait sous cette grande voûte : le murmure qui remplissait les salons, les cris bruyants des croupiers, le va-et-vient des gens et celui de la boule elle-même, qui maintenant, lancée de haut, bondissait comme une possédée dans sa cage ronde au parquet luisant – toute cette multiplicité d’impressions s’enchevêtrant et se succédant pêle-mêle et obsédant les nerfs avec violence, tout cela me paraissait brusquement mort et immobile à côté de deux mains frémissantes, haletantes, comme essoufflées, en proie à l’attente, grelottantes et frissonnantes, à côté de ses mains inouïes qui, en quelque sorte, me fascinaient en accaparant toute mon attention.


    Mais enfin, je ne pus plus y résister : il fallut que je visse l’homme, que je visse la figure à laquelle appartenaient ces mains magiques ; et anxieusement (oui, avec une anxiété véritable, car ces mains me faisaient peur) mon regard glissa lentement le long des manches et jusqu’aux épaules étroites.



dimanche 26 juin 2016

Appels aux Européens de Stefan Zweig

EXTRAITS DE TEXTES


zoom


  "L'idée européenne n'est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique, comme celui de l'appartenance à un peuple, elle n'est pas originelle et instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n'est pas le produit d'une passion spontanée, mais le fruit lentement mûri d'une pensée élevée.
   Il lui manque d'abord entièrement l'instinct enthousiaste qui anime le sentiment patriotique. L'égoïsme sacré du nationalisme restera toujours plus accessible à la moyenne des individus que l'altruisme sacré du sentiment européen, parce qu'il est toujours plus aisé de reconnaître ce qui vous appartient que de comprendre votre voisin avec respect et désintérêt. A cela s'ajoute le fait que le sentiment national est organisé depuis des siècles et bénéficie du soutien des plus puissants auxiliaires. Le nationalisme peut compter sur l'enseignement, l'armée, l'uniforme, les journaux, les hymnes et les insignes..."


Stefan Zweig est un écrivain autrichien, auteur principalement de nouvelles (dont Le joueur d'échec), mais aussi de romans, de biographies. Cet extrait est tiré d'une traduction inédite de conférences sur l'Europe données vraisemblablement dans les années 30. Stefan Zweig a fuit le nazisme et s'est donné la mort au Brésil, avec sa seconde épouse, le 22 février 1942, brisé par la destruction du monde qu'il aimait.


jeudi 23 juin 2016

Les raisins de la colère de John Steinbeck (1939)

EXTRAITS DE TEXTES


Afficher l'image d'origine
Photo de Dorothea Lange

Chapitre V p.47-51 La terre appartient à la banque

            "Les propriétaires terriens s’en venaient sur leurs terres, ou le plus souvent, c’était les représentants des propriétaires qui venaient. Ils arrivaient dans des voitures fermées, tâtaient la terre sèche avec leurs doigts et parfois ils enfonçaient des tarières de sondage dans le sol pour en étudier la nature. Les fermiers, du seuil de leurs cours brûlées de soleil, regardaient, mal à l’aise, quand les autos fermées longeaient les champs. Et les propriétaires finissaient par entrer dans les cours, et de l’intérieur des voitures, ils parlaient par les portières. Les fermiers restaient un moment debout près des autos, puis ils s’asseyaient sur leurs talons et trouvaient des bouts de bois pour tracer des lignes dans la poussière.
Par les portes ouvertes les femmes regardaient, et derrière elles, les enfants – les enfants blonds comme le maïs avec de grands yeux, un pied nu sur l’autre pied nu, les orteils frétillants. Les femmes et les enfants regardaient leurs hommes parler aux propriétaires. Ils se taisaient.
Certains représentants étaient compatissants parce qu’ils s’en voulaient de ce qu’ils allaient faire, d’autres étaient furieux parce qu’ils n’aimaient pas être cruels, et d’autres étaient durs parce qu’il y avait longtemps qu’ils avaient compris qu’on ne peut être propriétaire sans être dur. Et tous étaient pris dans quelque chose qui les dépassait. Il y en avait qui haïssaient les mathématiques qui les poussaient à agir ainsi ; certains avaient peur, et d’autres vénéraient les mathématiques qui leur offraient un refuge contre leurs pensées et leurs sentiments. Si c’était une banque ou une compagnie foncière qui possédait la terre, le représentant disait : « La banque ou la compagnie… a besoin… veut… insiste… exige… » comme si la banque ou la compagnie étaient des monstres doués de pensée et de sentiment qui les avaient eux-mêmes subjugués. Ceux-là se défendaient de prendre des responsabilités pour les banques ou les compagnies parce qu’ils étaient des hommes et des esclaves, tandis que les banques étaient à la fois des machines et des maîtres. Il y avait des agents qui ressentaient quelque fierté d’être les esclaves de maîtres si froids et si puissants. Les agents assis dans leurs voitures expliquaient : « Vous savez que la terre est pauvre. Dieu sait qu’il y a assez longtemps que vous vous échinez dessus. »
Les fermiers accroupis opinaient, réfléchissaient, faisaient des dessins dans le sable.  Eh oui, Dieu sait qu’ils le savaient. Si seulement la poussière ne s’envolait pas. Si elle avait voulu rester par terre, les choses n’auraient peut-être pas été si mal.
Les agents poursuivaient leur raisonnement :
- Vous savez bien que la terre devient de plus en plus pauvre. Vous savez ce que le coton fait à la terre ; il la vole, il lui suce le sang.
Les fermiers opinaient… Dieu sait qu’ils s’en rendaient compte. S’ils pouvaient seulement faire alterner les cultures, ils pourraient peut-être redonner du sang à la terre.
Oui, mais c’est trop tard. Et le représentant expliquait comment travaillait, comment pensait le monstre qui était plus puissant qu’eux-mêmes. Un homme peut garder sa terre tant qu’il a de quoi manger  et payer ses impôts ; c’est une chose qui peut se faire.
Oui, il peut le faire jusqu’au jour où sa récolte lui fait défaut, alors il lui faut emprunter de l’argent à la banque.
Bien sûr, seulement, vous comprenez, une banque ou une compagnie ne peut pas faire ça, parce que ce ne sont pas des créatures qui respirent de l’air, qui mangent de la viande. Elles respirent des bénéfices ; elles mangent l’intérêt de l’argent. Si elles n’en ont pas, elles meurent, tout comme vous mourriez sans air, sans viande. C’est très triste, mais c’est comme ça. On n’y peut rien.
Les hommes accroupis levaient les yeux pour comprendre.
            - Est-ce qu’on ne pourrait pas nous laisser continuer ? L’année prochaine sera peut-être une bonne année. Dieu sait combien on pourra faire de coton l’année prochaine. Et avec toutes ces guerres… Dieu sait à quel prix le coton va monter. Est-ce qu’on ne fait pas des explosifs avec le coton ? Et des uniformes ? Qu’il y ait seulement assez de guerres et le coton fera des prix fous. L’année prochaine, peut-être.
            Ils levaient des regards interrogateurs.
            - Nous ne pouvons pas compter là-dessus. La banque…le monstre, a besoin de bénéfices constants. Il ne peut pas attendre. Il mourrait. Non, il faut que les impôts continuent. Quand le monstre s’arrête de grossir, il meurt. Il ne peut pas s’arrêter et rester où il est.
            Des doigts aux chairs molles commençaient à tapoter le bord des portières, et des doigts rugueux à se crisper sur les bâtons qui dessinaient avec nervosité. Sur le seuil des fermes brûlées de soleil, les femmes soupiraient puis changeaient de pied, de sorte que celui qui était dessous se trouvait dessus, les orteils toujours en mouvement. Les chiens venaient renifler les voitures des agents et pissaient sur les quatre roues, successivement.  Et les poulets étaient couchés dans la poussière ensoleillée et ils ébouriffaient leurs plumes pour que le sable purificateur leur pénétrât jusqu’à la peau. Dans leurs petites étables, les cochons grognaient, perplexes, sur les restes boueux des eaux de vaisselle.
            Les hommes accroupis rabaissèrent les yeux.
            - Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Nous ne pouvons pas diminuer notre part des récoltes… nous crevons déjà à moitié de faim. Nos gosses n’arrivent pas à se rassasier. Nous n’avons pas de vêtements, tout est en pièces. Si nos voisins n’étaient pas tous pareils, nous aurions honte de nous montrer aux services.
            Et finalement les représentants en vinrent aux faits.
            - Le système de métayage a fait son temps. Un homme avec un tracteur peut prendre la place de douze à quinze familles. On lui paie un salaire et on prend toute la récolte. Nous sommes obligés de le faire. Ce n’est pas que ça nous fasse plaisir. Mais le monstre est malade. Il lui est arrivé quelque chose, au monstre.
            - Mais vous allez tuer la terre avec tout ce coton.
            - Nous le savons. A nous de nous dépêcher de récolter du coton avant que la terre ne meure. Après on vendra la terre. Il y a bien des familles dans l’Est qui aimeraient avoir un lopin de terre.
            Les métayers levèrent les yeux, alarmés.
            - Mais qu’est-ce que nous allons devenir ? Comment allons-nous manger ?
            - Faut que vous vous en alliez. Les charrues vont labourer vos cours.
            Là-dessus les hommes accroupis se levèrent, en colère.
            - C’est mon grand-père qui a pris cette terre, et il a fallu qu’il tue les Indiens, qu’il les chasse. Et mon père est né sur cette terre, et il a brûlé les mauvaises herbes, et tué les serpents. Et puis il y a eu une mauvaise année, et il lui a fallu emprunter une petite somme. Et nous, on est nés ici. Là, sur la porte… nos enfants aussi sont nés ici. Et mon père a été forcé d’emprunter de l’argent. La banque était propriétaire à ce moment-là, mais on nous y laissait et avec ce qu’on cultivait on faisait un petit profit.
            - Nous savons ça… Nous savons tout ça. Ce n’est pas nous, c’est la banque. Une banque n’est pas comme un homme. Pas plus qu’un propriétaire de cinquante mille arpents, ce n’est pas comme un homme non plus. C’est ça le monstre.
            - D’accord, s’écriaient les métayers, mais c’est notre terre. C’est nous qui l’avons mesurée, qui l’avons défrichée. Nous y sommes nés, nous nous y sommes fait tuer, nous y sommes morts. Quand même elle ne serait plus bonne à rien, elle est toujours à nous. C’est ça qui fait qu’elle est à nous… d’y être nés, d’y avoir travaillé, d’y être enterrés. C’est ça qui donne le droit de propriété, non pas un papier avec des chiffres dessus.
            - Nous sommes désolés. Ce n’est pas nous. C’est le monstre. Une banque n’est pas comme un homme.
            - Oui, mais la banque n’est faite que d’hommes.
            - Non, c’est là que vous faites erreur… complètement.
La banque ce n’est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C’est le monstre. C’est les hommes qui l’ont créé, mais ils sont incapables de le diriger.
            Les métayers criaient :
            - Grand-père a tué les Indiens, Pa a tué les serpents pour le bien de cette terre. Peut-être qu’on pourrait tuer les banques. Elles sont pires que les Indiens, que les serpents. Peut-être qu’il faudrait qu’on se batte pour sauver nos terres comme l’ont fait Grand-père et Pa.
            Et maintenant les représentants se fâchaient :
-          Il faudra que vous partiez.
-          Mais c’est à nous, criaient les métayers. Nous…
-          Non. C’est la banque, le monstre, qui est le propriétaire. Il faut partir.
-          Nous prendrons nos fusils comme Grand-père quand les Indiens arrivaient. Et alors ?
-          Alors… d’abord le shérif puis la troupe. Vous serez des voleurs si vous essayez de rester et vous serez des assassins si vous tuez pour rester. Le monstre n’est pas un homme mais il peut faire faire aux hommes ce qu’il veut."




Chapitre XIX p. 327-335  – Les migrants ne sont pas les bienvenus


           "Ils avaient faim et ils devenaient enragés. Là où ils avaient espéré trouver un foyer, ils ne trouvaient que de la haine. Des Okies. Les propriétaires les détestaient parce qu’ils se savaient amollis par trop de bien-être, tandis que les Okies étaient forts, parce qu’ils étaient eux-mêmes gras et bien nourris, tandis que les Okies étaient affamés ; et peut être leurs grands-pères leur avaient-ils raconté comment il est aisé de s’emparer de la terre d’un homme indolent quand on est soi même affamé, décidé à tout et armé. Les propriétaires les détestaient. Et dans les villes et les villages, les commerçants les détestaient parce qu’ils n’avaient pas d’argent à dépenser. Pour s’attirer l’aversion d’un boutiquier, il n’est pas de plus sûr moyen ; leur estime et leur admiration étant orientées exactement dans le sens opposé. Les citadins, les petits banquiers, détestaient les Okies parce qu’ils n’avaient rien à gagner sur leur dos. Ils ne possédaient rien. […]

            Et les expropriés, devenus émigrants, déferlaient en Californie – deux cent cinquante, trois cent mille. Là-bas, au pays, l’invasion grandissante des tracteurs jetait à la rue de nouveaux métayers ; et toujours de nouvelles vagues venaient s’ajouter aux précédentes, des vagues d’expropriés, de sans-logis, endurcis, décidés et dangereux.
            Alors que les Californiens avaient envie d’une foule de choses – richesses accumulées, succès mondains, plaisirs, luxe et sécurité bancaire – les émigrants, nouveaux barbares, ne désiraient que deux choses : de la terre et de la nourriture ; et pour eux les deux choses n’en faisaient qu’une. Et si les souhaits des Californiens étaient confus et nébuleux, ceux des Okies étaient concrets, immédiatement réalisables. L’objet de leurs convoitises s’étalait tout au long de la route, là, sous leurs yeux, à portée de la main : des champs fertiles avec de l’eau pas loin ; de la belle terre grasse qu’on émiette entre ses doigts pour l’expertiser, l’herbe odorante et les brins d’avoine que l’on mâchonne jusqu’à ce que l’on sente dans sa gorge cette saveur pénétrante, légèrement sucrée.
            Plus d’un, devant un champ en friche, se voyait déjà au labeur, le dos courbé, sachant que le travail de ses deux bras ferait surgir de la lumière, choux-fleurs, navets, carottes et maïs doré.

            Et un homme affamé, sans gîte, roulant sans trêve par les routes avec sa femme à ses côtés et ses enfants amaigris à l’arrière, voyant à l’abandon ces champs susceptibles de produire non pas des bénéfices mais de la nourriture, cet homme avait le sentiment qu’un terrain  en friche est un péché, qu’un sol non cultivé est un crime commis contre des enfants affamés. Et en parcourant les routes cet homme était perpétuellement tenté devant cette richesse non exploitée ; il était harcelé par le désir de s’en emparer et d’en tirer de la santé pour ses enfants et un peu de confort pour sa femme. […]

            Alors les rafles commencent – les shérifs adjoints armés fondent sur les camps de squatters.
            Déguerpissez – ordre du Ministère de la Santé publique. Votre camp est insalubre.
            Où qu’on ira ?
            C’est pas notre affaire. Nous avons ordre de vous expulser. Dans une demi-heure nous mettrons le feu au camp.
            Il y a des cas de typhoïdes là-bas  dans les tentes. Vous voulez que ça se propage ?
            Nous avons l’ordre de vous expulser. Allez ouste ! Dans une demi-heure nous brûlerons le camp.
            Une demi-heure plus tard les maisons de carton et les huttes d’herbes s’en vont en fumée, et voilà les gens repartis sur les grands-routes […].
            Et dans le Kansas, l’Arkansas, l’Oklahoma, le Texas et le Nouveau-Mexique, l’invasion toujours grandissante des tracteurs chasse de chez eux de nouveaux citoyens. Trois cent mille en Californie et d’autres qui arrivent. Et toutes les routes de Californie bondées de forcenés qui courent de tous côtés comme des fourmis, cherchant du travail ; tirer, pousser, soulever, porter, n’importe quoi. Pour soulever la charge d’un seul homme, cinq paires de bras se présentent ; pour une portion de nourriture, cinq bouches s’ouvrent. […]
            La terre s’accumulait dans un nombre de mains de plus en plus restreint ; l’immense foule des expropriés allait grandissant et tous les efforts des propriétaires tendaient à accentuer la répression. Afin de protéger les grandes propriétés foncières on gaspillait de l’argent pour acheter des armes, on chargeait des individus de repérer les moindres velléités de révolte, de façon que toute tentative de soulèvement pût être étouffée dans l’œuf. On ne se souciait pas de l’évolution économique, on refusait de s’intéresser aux projets de réforme. On ne songeait qu’au moyen d’abattre la révolte, tout en laissant se perpétuer les causes du mécontentement. […]

            Les grands propriétaires se liguaient, créaient des Associations de Protection Mutuelle et se réunissaient pour discuter des moyens d’intimidation à employer, des moyens de tuer, d’armes à feu, de grenades à gaz."


Les superlatifs sont inutiles pour ce beau roman de J. Steinbeck qui nous fait vivre la migration d'Est en Ouest d'une famille de paysans américains pendant la Grande Dépression des années 30. L'originalité de la construction du récit est d'alterner les chapitres racontant le voyage et les mésaventures de la famille de Tom Joad avec d'autres chapitres dans lesquels l'auteur propose une réflexion politique et historique des événements de sa fiction.